Qu’est-ce que la gauche sinon cette accumulation d’idées et ces luttes tuées dans l’œuf par les régimes autoritaires mais qui, comme le fleuve d’Héraclite, font naître ailleurs, bien plus tard, des révolutionnaires ? Marx ne meurt jamais, Saint François d’Assise non plus, ni Ali ben Abi Taleb. Les idées ne meurent jamais ; elles renaissent toujours de leurs cendres, avec moins de crispation et plus d’ouverture (voir L’Orient-Le Jour du mercredi 10 octobre 2012).
À ce niveau, je pense que la France de la Révolution est bien visible dans le printemps arabe. D’aucuns s’étonneront, surtout des gauchistes français, de ces propos, mais lorsque ceux-ci sont tenus par un Arabe, il est conseillé de l’écouter. Un nombre important de ces révoltés (en particulier tunisiens) ont fait leurs études en France et se sont imprégnés des idées de gauche. Peu importe comment la France a évolué politiquement. Les idées sont là. Le choc subi par la fausse idée d’une France accueillante et toujours souriante en a rajouté une dose. Ces Arabes, qui ont travaillé les gros ouvrages de Marx, Castoriadis, Montesquieu, Duverger et Vedel. et qui ont réussi, ne croyaient plus à leur vie : plutôt mourir que le chômage, que d’être gouvernés par un Ben Ali.
L’enseignement universitaire a cette vertu de rehausser, relever, embellir. Tout pauvre économiquement, on ne se sent jamais pauvre. On ne peut le reconnaître. L’on doit avancer pour prouver et se prouver. Il va sans dire que certains universitaires ont fabriqué le fromage du pouvoir et se sont inféodés, « chiennisés ». On les trouve dans tous les pays arabes et dans toutes les salles d’attente. Toutefois, ils sont devenus nombreux et il n’y avait plus de place, ni dans les salles d’attente ni même dans les couloirs des palais. Alors cela énerve, harcèle et tracasse. Il y a de quoi faire exploser le désir révolutionnaire. Encore une fois, la France est présente. Elle est présente, en particulier en Tunisie, pays d’intellectuels francophones révolutionnaires et libertaires connus. Qu’on me comprenne : la France exporte sa révolution de deux manières très liées dialectiquement. D’abord par l’enseignement révolutionnaire (la tradition égalité-liberté) et la pratique des étudiants (militantisme au sein de la gauche française); ensuite par la démystification de l’aspect révolutionnaire de la France. Ce choc ne fait que renforcer le besoin, les exigences de révolte.
7.- L’humour.
De même que pour Hugo « la misère a inventé une langue de combat qui est l’argot », les combattants du printemps arabe ont inventé leur langue de combat : l’humour. Faire rire d’un dictateur, c’est le surprendre par un moyen qu’il ignore. L’humour est une arme humaine qui peut rendre moins barbare et ça a payé dans la commune d’Arabie. Et l’on sait qu’un peu moins de barbarie suffit pour opérer un renversement révolutionnaire. Si l’humour est une « forme d’esprit qui souligne avec ironie et détachement les aspects plaisants, drôles et insolites de la réalité », dans le printemps arabe l’humour est devenu « la seule arme faite de mots provoquant le rire de dictateurs arabes, qui par cela même découvraient pour la première fois les vertus du rire ».
Conclusion
Par ces quelques mots rapides, j’ai voulu exprimer une simple opinion que je termine par un souhait : je souhaite que le printemps arabe continue sa révolution jusqu’à établir des régimes démocratiques dans tous les pays arabes sans exception. Je crois que les universitaires doivent prendre leurs responsabilités et participer à ces changements radicaux. Par leur silence, ils trahissent, alors qu’ils doivent être avant-gardistes. S’il n’y a pas au Liban un dictateur unique et millénaire qu’il faut enfin remplacer, le régime politique libanais doit subir lui aussi un changement révolutionnaire et radical. On dirait que le Liban traverse un stade d’attente. Le peuple libanais veut changer un certain état d’esprit peu ragoûtant : capitalisme effréné et sans contrôle, corruption, confessionnalisme, dirigeants confessionnels (les mêmes) dont on commence à se lasser. Le chemin est long. Je conseille de croire à un certain déterminisme historique.
Georges SAAD
Professeur à la faculté de droit, Université libanaise
Sources bibliographiques :
Claude Guibal, Tangi Salaün, « L’Égypte de Tahrir : anatomie d’une révolution », Paris : Seuil, 2011.
Georges Saad, « Marie-Luce Bruyère ou la vie d’un étudiant libanais en France », éd. Atelier de création libertaire, Lyon, 1998.
Anne Demoulin, « De Facebook à la galerie d’art, les images qui ont fait la révolution », Rue 89, publié le 27 avril 2011. Moyen-Orient, no 10 : « Révolutions : le réveil du monde arabe, avril-juin 2011 », p. 6
Élodie Auffray, « De “dégage ! ” à Tahrir, les emblèmes du printemps arabe », « Libération », publié le 22 avril 2011, consulté le 27 avril 2011.
Alain Beuve-Méry, « Le Mot de l’année 2011 ? “Dégage ! ”,« Le Monde », publié le 1er juin 2011.
Philippe Thureau-Dangin, « Printemps des peuples, automne de l’Union » sur « Courrier international », 10 février 2011.
Élisabeth Roudinesco, « Il n’y a pas de révolution sans risque », « Le Monde », publié le 18 février 2011.
Wissem Chekkat, « Révélations et analyse. Censure, changement par le chaos et Internet : la révolution du clavier dans le monde et en Algérie », Algérie-Focus, 2011.


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