Longtemps, Beyrouth a vécu autour d’un cratère mangé par une végétation opportuniste, hanté par des animaux errants, occupé alternativement par des gangs dont on ignorait tout des activités interlopes, du maquillage de voitures volées, dit-on, à la préparation d’attentats, au proxénétisme sur le dos de la misère. Privée de son cœur, du siège même de sa frivolité, de son orgueil, de sa frénésie matinale, de sa nonchalance à midi, de son espérance, de son fatalisme et de sa piété, la ville a peu à peu dépéri. Un jour, les centaines de commerçants des souks ont appris que le feu avait gagné leurs échoppes, que la plupart ont été dynamitées et pillées. Les marchandises réapparaissaient, au fil des mois, dans des marchés improvisés sous un pont ou sur une place, avec d’autres stocks volés dans les hangars du port. Les souks de Beyrouth étaient élégants. Comme dans tous les souks d’Orient, ils étaient agencés par secteur d’activité, ce qui était d’une efficacité redoutable en termes de marketing contemporain. Marchands de bijoux, de tissus, d’épices, de primeurs, regroupés par spécialité, formaient des confréries solidaires et offraient au chaland un choix tel qu’il lui était impossible de repartir bredouille. Le souk, c’était surtout du bruit, des foules, des klaxons, et le formidable bourdonnement des conversations. Bazard rimait avec bavard. Qu’est-ce qu’on y parlait ! En arabe, avec l’accent des villages ou celui de la capitale, en français, en anglais, avec les mains, on refaisait le monde. La vitalité de Beyrouth se manifestait par dessus tout dans sa passion des échanges, qu’ils soient d’idées ou de marchandises. Le commerce était vécu au sens littéral , celui de la relation, du rapport à autrui. Ce souk pluriel, lieu de rencontre de toute la ville, creuset chaleureux, emblème de la convivialité avec ses codes, son langage, ses marchandages, ses odeurs de café, de tabac du Sud, de fruits et de fritures, si les combats y ont fait rage, s’il a été aussi violemment arraché à la ville, ce n’était pas pour satisfaire la convoitise de brigands armés déguisés en défenseurs de la patrie, mais par pure malveillance. Tout était là, l’histoire et les histoires, les familles, le patrimoine, l’héritage, l’ancrage, des repères restés immuables parfois depuis des siècles. Sa reconstruction aujourd’hui, ce retour flamboyant, manucuré à la perfection, ressemble à ces membres artificiels, bourrés de technologie, que l’on pose aux amputés comme un cadeau de consolation. Il leur manquera toujours le pouls et les veines.
Alep, Alep, Alep...que de noms de villes n’avons-nous invoqués et scandés depuis le début de la guerre syrienne. La destruction du souk d’Alep est à elle seule tout un symbole. Pour l’avoir vécu le plus douloureusement du monde, nous savons qu’un jour viendra où les murs seront reconstruits, peut-être même à l’identique (n’avait-on pas déjà envisagé la destruction de ces 12 km de galeries marchandes dès les années 50 ? ). Mais le cœur, que voulez-vous, n’y sera plus.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Longtemps, Beyrouth a vécu autour d’un cratère mangé par une végétation opportuniste, hanté par des animaux errants, occupé alternativement par des gangs dont on ignorait tout des activités interlopes, du maquillage de voitures volées, dit-on, à la préparation d’attentats, au proxénétisme sur le dos de la misère. Privée de son cœur, du siège même de sa frivolité, de son orgueil, de sa frénésie matinale, de sa nonchalance à midi, de son espérance, de son fatalisme et de sa piété, la ville a peu à peu dépéri. Un jour, les centaines de commerçants des souks ont appris que le feu avait gagné leurs échoppes, que la plupart ont été dynamitées et pillées. Les marchandises réapparaissaient, au fil des mois, dans des marchés improvisés sous un pont ou sur une place, avec d’autres stocks volés dans les...