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Nos lecteurs ont la parole

Une histoire sans nom

Par Lamia CHARLEBOIS
Un nom. Un branding, une appellation. Un meilleur choix que «bébé», «toi», «hey» ou «***»! Un nom couché sur des papiers officiels, de la naissance au certificat de décès. Un nom avec lequel on étudie, on est puni, on est choisi. Un nom qui apparaîtra dans des articles de journaux, sur des cartes de visite, dans des répertoires.
À la naissance, dans la plupart des pays, société patriarcale oblige, c’est le nom du père dont on hérite. Au mariage, dans certains pays, c’est le nom du mari que l’on peut prendre. Mais quelques lettres ne sont pas seules garantes d’une identité. M. Jhesnauengrd Yumasberiusweuwy qui décide de devenir James Smith dans son pays adoptif est le même personnage partout. Il ronfle dans les deux pays, il a le même nez ici et là-bas, et même s’il évolue différemment là-bas et ici, son ADN demeure le même, peu importent les voyelles et les consonnes dans son nom.
Je suis née Ghantous dans une famille où belles valeurs, amour, humour et esprit d’entraide tissent l’ADN des descendants. Mon père est Fouad Ghantous, un homme vif d’esprit, roi de la bougeotte. Ma mère est une Saïkali, une famille adorable et adorée, des gens brillants, honnêtes, gentils, sympathiques. Maman, Nouhad Saïkali, une grande dame, a été l’héroïne de plusieurs personnes du haut de ses 1m51. Maman, mon héroïne, ma meilleure amie, partie trop vite, vit en moi. Je suis donc une Saïkali aussi.
Les noms de nos parents ouvrent des portes, pavent le chemin sur lequel on marche. Malgré toute l’autonomie et l’indépendance, on vous «rattache» à vos parents et leur réputation vous touche. Si vous avez de la chance, vous brillerez doublement grâce à eux, grâce à ce je-ne-sais-quoi de non mesurable qui fait naître la confiance. Le non-dit qui fait que l’on vous aime un peu d’avance. «Tu es la fille Ghantous? yiiiii habib’té!» Ou pas... «Tu es le fils d’Untel?» Fin de l’entrevue. Discrimination? Peut-être.
Même quand on est adulte, qu’on vit seul, loin, en exil, que les parents sont à des kilomètres ou dans l’au-delà, dès que quelqu’un vous demande: « Êtes-vous le fils de X ou la fille de Y?» vous ressentez une grande émotion. Cette reconnaissance agit comme un cordon ombilical qui vous tire et vous ramène dans le ventre de votre maman, là où il faisait toujours bon.
Sur papier, j’étais Ghantous. Aujourd’hui, je suis Charlebois. Suite à un esprit vieillot, je vois la famille comme une entité, une entreprise qui a un nom. «Kraft» ou «Adidas». Aujourd’hui, je porte le nom de ma fille: Charlebois, même si elle préfère «Nutella».
Les choix sont limités sur les formulaires. Il y a le «nom de jeune fille», appellation idiote puisque, à 80 ans on devient «vieille radoteuse». Il y a le nom «mariée», ce qui est aussi bête parce que, ’au moment d’un divorce, si on a fait carrière avec le nom de «l’autre», on fait quoi de ce nom? On efface tout? Il n’y a pas d’autres catégories?!
Eh bien moi, je lance le «nom de l’enfant»! Puisqu’elle ne peut pas prendre mon nom, je porte le sien.
Nous sommes une famille, ma fille et moi, une «petite» famille, mais qui est «grande» dans ce que nous accomplissons à deux... Alors si un enfant peut porter le nom de son parent, un parent peut décider de porter le nom de son enfant! Les formulaires offriraient ceci: «Nom de l’enfant ...».
Nos enfants héritent d’un code génétique, d’une éducation, de biens, d’un réseau social, mais ils bénéficient aussi d’une vie construite par leurs parents à coups de labeur intense. Lorsqu’un enfant étudie, cherche du travail, participe à des projets et mène sa vie sociale, il le fait sous un nom choisi par la loi. Au Canada, c’est le nom du père que la loi impose. Il y a les noms composés, trop longs, trop pénibles. Épeler tout ça pour confirmer un vol d’avion, c’est le rater.
Il faudrait que la loi accorde le nom du parent présent et non de celui qui est absent. Père ou mère.
Je porte aujourd’hui le nom de ma fille parce que ce que je construis, ici ou ailleurs, sera à elle. Elle prendra ou elle jettera, mais elle aura le choix.
Je fais carrière pour moi, mais elle en subira quelques effets. Si elle décide de travailler en Inde, eh bien, elle pourrait s’appeler Plouffe que ça ne ferait aucune différence! Mais à Montréal, Toronto, Ottawa, Québec, Beyrouth et là où je suis passée, j’espère laisser des traces pour elle. De bonnes traces... J’espère qu’en plus de tout ce qu’elle va accomplir toute seule, elle pourra profiter un peu d’une réputation. Comme le coup de pouce que l’on a donné en poussant leur tricycle.
C’est pour soi et pour eux que l’on doit être gentil, correct, honnête, aimant, brillant, travailleur, courageux, fier, passionné... Parce que quand on ne sera plus de ce monde, on leur laissera un nom qui sera synonyme de tout ça.
Et l’histoire sans nom sera alors un nom qui porte une histoire.

Lamia CHARLEBOIS
(Ghantous, Saïkali, Nutella)
Montréal – Canada
Un nom. Un branding, une appellation. Un meilleur choix que «bébé», «toi», «hey» ou «***»! Un nom couché sur des papiers officiels, de la naissance au certificat de décès. Un nom avec lequel on étudie, on est puni, on est choisi. Un nom qui apparaîtra dans des articles de journaux, sur des cartes de visite, dans des répertoires.À la naissance, dans la plupart des pays, société patriarcale oblige, c’est le nom du père dont on hérite. Au mariage, dans certains pays, c’est le nom du mari que l’on peut prendre. Mais quelques lettres ne sont pas seules garantes d’une identité. M. Jhesnauengrd Yumasberiusweuwy qui décide de devenir James Smith dans son pays adoptif est le même personnage partout. Il ronfle dans les deux pays, il a le même nez ici et là-bas, et même s’il évolue différemment là-bas et ici,...
commentaires (1)

Bravo et félicitations pour cet exposé merveilleusement écrit avec sérieux, amour, humour et intelligence! Un additif toutefois aurait été nécessaire : l'insistance auprès de nos chers (!?) gouvernement et parlement Libanais d'adopter urgemment et sans aucun retard injustifé la loi sur la nationalité Libanaise à accorder aux enfants de femmes Libanaises ayant épousé des étrangers. Bonne chance et bon courage Lamia et Leila! A bientôt les petits chapeaux! Raja Saikali

Saikali Raja

02 h 18, le 27 septembre 2012

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Commentaires (1)

  • Bravo et félicitations pour cet exposé merveilleusement écrit avec sérieux, amour, humour et intelligence! Un additif toutefois aurait été nécessaire : l'insistance auprès de nos chers (!?) gouvernement et parlement Libanais d'adopter urgemment et sans aucun retard injustifé la loi sur la nationalité Libanaise à accorder aux enfants de femmes Libanaises ayant épousé des étrangers. Bonne chance et bon courage Lamia et Leila! A bientôt les petits chapeaux! Raja Saikali

    Saikali Raja

    02 h 18, le 27 septembre 2012

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