Zéna ZALZAL
En véritable forum, le Cénacle libanais aura introduit dans la vie politique et culturelle du pays un espace de parole libre et engagée qui s’étendra sur trois décennies, de 1946 à 1975. Très rapidement – et sans avoir aucune existence juridique – ce Cénacle devient une institution incontournable, aux conférences (bi)hebdomadaires auxquelles va se presser toute la république. Il faut dire que les conférenciers se nommaient Kamal Joumblatt (qui inaugura, d’ailleurs, les réunions de ce mouvement par une conférence intitulée «Ma mission de député»), Alfred Naccache, Michel Chiha, Ghassan Tuéni, Moussa Sadr, René Habachi, l’abbé Pierre, Habib Bourghiba, Senghor ou encore Jacques Berque... De prestigieux orateurs qui entretiennent de sujets aussi divers que passionnants, un auditoire largement composé de personnalités tout aussi remarquables parmi les intellectuels, les universitaires et les... politiques. Des conférences qui, à partir des années 50, vont aussi propager leurs ondes dans la rue, à travers les retransmissions radiophoniques.
«La marque de fabrique du Cénacle était la conférence», signale Renée Asmar-Herbouze, fille du fondateur. « Et si celle-ci était très liée à l’actualité politique et sociétale du Liban de cette époque, on y traitait aussi bien des grands courants de la philosophie et de la littérature, du dialogue islamo-chrétien, de poésie, que d’enjeux économiques et scientifiques, tels que l’atome ou les ressources hydrauliques», précise cette dame qui, sur une suggestion de Ghassan Tuéni, a initié ce double projet d’ouvrage et d’exposition, mis en œuvre par la Fondation du Cénacle.
Pour une culture engagée...
«J’ai eu envie de raconter l’histoire de cette institution et, à travers elle, celle de son époque, c’est-à-dire les années se situant entre l’indépendance et le début de la guerre. Une période de l’histoire contemporaine qui me semble être, pour les jeunes, un peu obscure, un peu comme un angle mort. C’est à eux que j’ai envie de livrer la mémoire du Cénacle, jusque-là consignée dans les manuscrits et photos de ses archives, pour la partager avec ceux d’entre eux qui auraient envie de s’en servir.» De s’en inspirer, peut-être, pour recréer, à nouveau, un semblable lieu de débats, de brassages d’idées, d’expression citoyenne et de mise en pratique du vivre ensemble!
Ce livre et l’exposition qui l’accompagne ont donc un triple objectif: «Ouvrir une page de l’histoire du Liban contemporain; évoquer une époque où le culte de la pensée et de la réflexion, la culture de l’échange et du lien et la pratique de la citoyenneté étaient de vraies valeurs et, enfin, créer un événement dans la ville placé sous le signe de la rencontre et de la convivialité», indique encore Renée Herbouze.
Laquelle va réaliser ce projet en collaboration avec Farès Sassine (qui l’a accompagnée dans la direction de l’ouvrage) et «avec le soutien de nombreuses personnes qui ont été liées à l’histoire du Cénacle, de Fouad Boutros à Ghassan et Chadia Tuéni et qui, au moyen d’apports personnels, dans l’esprit des contributions privées de l’époque, nous ont largement aidés».
Riche panel de contributeurs
Le livre, en langue arabe, dont la conception est signée Saad Kiwan, offre, à travers sa rédaction, un riche panel de signatures d’universitaires, d’intellectuels, de journalistes et de spécialistes, à l’instar de Carla Eddé, Joe Tarrab, Antoine Messarra, Nazik Saba Yared, Nicolas Nassif, Fifi Abou Dib, Melhem Chaoul, Antoine Courban, Assem Salam, Mgr Georges Khodr, Georges Corm, Samir Frangié, Roger Assaf, Jad Tabet, Mounir Chamoun, Carla Yared, ou encore Carla Henoud, pour ne citer que quelques-uns. Il est divisé en quatre chapitres que Renée Herbouze présente comme suit: «“Noun”, comme “Nadwa”, évoque le “rituel” de la conférence, rend hommage aux 413 conférenciers qui se sont succédé à la tribune du Cénacle et interroge leurs propos à la recherche de leur résonance avec l’actualité. “T”, comme “Tarikh”, retrace la chronologie des années entre indépendance et guerre libanaise, déroule la liste des 600 conférences qui en sont le contrepoint, de même qu’il tente de saisir la nature particulière de l’institution. “B”, comme Beyrouth, tente de restituer la saveur de la ville dans ces années-la. Et “M”, comme “Mafatihs”, délivre des images (reproduction de toiles ou photos) et des textes libres dont l’objet est d’offrir des clefs de compréhension et de
découverte...»
L’ouvrage*, édité par la Fondation du Cénacle libanais, sera mis en vente sur le lieu de l’exposition. Laquelle occupera, jusqu’au 19 octobre, l’espace de la cour intérieure de l’immeuble Lazarieh, «lieu hautement symbolique puisque les premières réunions du Cénacle se sont tenues dans les locaux de l’ALBA, alors installés dans ce bâtiment du centre-ville». Une exposition dont la magistrale scénographie, signée Jean-Louis Mainguy, s’est également quasiment imposée d’elle-même... à partir des pages du livre agrandies et projetées sur panneaux géants et des portraits des 413 conférenciers courant le long des murs intérieurs de l’immeuble Lazarieh.
Le visiteur pourra, également, consulter les archives du Cénacle – dont certains enregistrement sonores – dans des locaux sur place, généreusement mis à disposition par l’Intra.
«Notre démarche a été placée sous deux signes : rendre hommage à ceux qui ont été de cette histoire-là, en particulier les 413 intervenants. Et faire parvenir cette histoire aux jeunes générations actuelles, afin de leur montrer le socle sur lequel elles doivent s’adosser pour bâtir un lendemain plein d’imagination», rappelle encore en conclusion Renée Asmar Herbouze. D’ailleurs, dans cet esprit, les graffeurs et autres artistes de la ville sont invités à participer à cet événement, qui s’adresse autant aux nostalgiques qu’aux constructeurs de l’avenir, en s’exprimant sur des panneaux vierges mis à leur disposition. Pour que cet acte de mémoire devienne aussi un acte de vie!
*L’ouvrage sera signé par les auteurs demain, jeudi 27 septembre, à partir de 18h.
En véritable forum, le Cénacle libanais aura introduit dans la vie politique et culturelle du pays un espace de parole libre et engagée qui s’étendra sur trois décennies, de 1946 à 1975. Très rapidement – et sans avoir aucune existence juridique – ce Cénacle devient une institution incontournable, aux conférences (bi)hebdomadaires auxquelles va se presser toute la république. Il faut dire que les conférenciers se nommaient Kamal Joumblatt (qui inaugura, d’ailleurs, les réunions de ce mouvement par une conférence intitulée «Ma mission de député»), Alfred Naccache, Michel Chiha, Ghassan Tuéni, Moussa Sadr, René Habachi, l’abbé Pierre, Habib Bourghiba, Senghor ou encore Jacques Berque... De prestigieux orateurs qui entretiennent de sujets aussi divers que passionnants, un auditoire largement...

