Ces inquiétudes, qui ont été exprimées à maintes reprises ces derniers jours, seraient-elles justifiées par un danger véritable qui serait vérifiable objectivement, ou cachent-elles parfois autre chose : un sentiment d’islamophobie ?
Pour répondre à cette question, il faudrait définir un critère objectif qui permettrait d’évaluer le bien-fondé d’une angoisse ressentie par une communauté confessionnelle minoritaire à l’encontre de la communauté majoritaire. S’acquitter d’une telle tâche, c’est naviguer en eaux troubles, parce que trouver un critère objectif pour quantifier un sentiment subjectif est loin d’être chose facile. Cela dit, des normes minimales d’objectivité devraient s’imposer pour éviter de tomber dans une angoisse qui serait plus mue par un sentiment de haine de l’autre que par une peur légitime.
Par suite, le critère justifiant une angoisse ressentie par une minorité confessionnelle devrait consister en l’existence réelle d’un danger effectif (imminent) et spécifique qui la menace tout particulièrement. Ce n’est que grâce à un faisceau d’indices concrets et tangibles de l’effectivité de ce danger que chacun pourra, ou non, constituer sa conviction à propos du bien-fondé des inquiétudes d’une minorité. Que nous soyons convaincus, ou non, par les raisons objectives de l’angoisse des chrétiens d’Orient face au printemps arabe, il n’en demeure pas moins que les arguments de ce genre sont tout à fait légitimes et peuvent être multipliés sans poser de problème éthique particulier. Ce type d’arguments factuels et objectifs (nombre de victimes, instabilité politique et économique, programme politique de certains partis islamistes, le danger des groupes extrémistes armés, etc), même s’ils sont sujets à controverse, ont naturellement toute leur place dans un débat sur la réalité des angoisses des chrétiens d’Orient. En revanche, d’autres arguments, ayant une connotation islamophobe, devraient en être écartés.
L’islamophobie, qui est une forme de racisme, s’analyse essentiellement comme étant un sentiment de peur, de haine et de rejet des musulmans en raison de préjugés et d’amalgames qui considèrent que tout musulman (individu, groupe, mouvement politique) est potentiellement dangereux du fait même de sa religion, de ses traditions, de ses comportements et de son mode de vie qui comporteraient des éléments de sous-développement (manque de civilisation) et de violence.
Par suite, tout argument qui s’éloignerait des éléments objectifs déterminant le danger qui pourrait menacer effectivement les chrétiens d’Orient, et qui se baserait plutôt sur des allégations de nature islamophobe, ne devrait pas avoir sa place dans le débat autour du printemps arabe et de ses répercussions éventuelles. Le reportage de Kalam en-Nass, « Les inquiétudes des chrétiens », du 13/09/2012, a eu le courage et le mérite d’exposer publiquement quelques raisons d’inquiétude (plutôt des pseudo-raisons) qui comportent une bonne dose d’islamophobie. En effet, le reportage a cité des exemples comme la peur de la polygamie qui serait la cause d’un prétendu danger démographique des musulmans, ou les inquiétudes causées par l’accroissement du nombre de musulmans (chiites et sunnites) dans les universités chrétiennes au Liban, ou la crainte suscitée par la prière de certains étudiants musulmans dans ces universités, ou l’angoisse résultant du développement du pouvoir financier et économique des musulmans, ou l’inquiétude provenant du nombre et de l’étendue de leurs mosquées, ou de celles causées par leurs relations directes avec l’Occident. Un autre reportage du même programme a même cité des affirmations du genre : « Cela fait 1 400 ans que les chrétiens d’Orient ont peur », etc. Ces allégations constituent une série de préjugés ; ils s’apparentent beaucoup plus à de l’islamophobie qu’à des arguments sérieux ou des éléments tangibles qui puissent justifier une angoisse réelle et bien fondée ressentie par une minorité confessionnelle à l’encontre du printemps arabe.
D’ailleurs, dans un certain discours politico-religieux, certaines personnes mélangent très facilement les arguments objectifs d’inquiétude avec des arguments islamophobes, plus particulièrement antisunnites, et qui tendent principalement à attiser les peurs en vue d’une récupération politique. En ce sens, l’argument de l’alliance des minorités constitue un parfait exemple d’amalgames, de confusions historiques et de mélange de genres. Préférer un régime issu d’une minorité confessionnelle dans l’unique but de faire barrage à la communauté majoritaire (sunnite) ne peut être qu’un comportement à forte connotation raciste. Cela équivaut à dire, en dépit de tout élément concret ou tangible, que les sunnites sont foncièrement dangereux pour les autres communautés de la région, en raison de leurs croyances, ou de leur nombre, ou autre. Un tel argument (l’alliance des minorités), en plus de la position de sujétion dans laquelle il enferme ses défenseurs vis-à-vis d’autres minorités protectrices, est faux parce qu’il fait table rase du passé. C’est se leurrer que d’oublier que les sunnites ont déjà régné au Moyen-Orient pendant des siècles, en respectant, tant bien que mal, et même avec les formes de gouvernance de l’époque, les droits des minorités (sinon il n’y aurait plus eu de présence chrétienne en Orient depuis longtemps). Parallèlement, considérer que, plus récemment, les relations des chrétiens du Liban avec le régime syrien ont été excellentes entre 1975 et 2005, c’est tout simplement se mentir.
Il est regrettable que les réticences de certains personnes face au printemps arabe puissent provenir plus d’un sentiment d’islamophobie que de peurs objectivement justifiables. C’est désolant de voir combien certaines personnes sont hostiles au printemps arabe, à tel point qu’elles soient irritées par sa dénomination même. Il est encore plus révoltant de voir certaines tentatives de culpabilisation du printemps arabe. Il s’agit notamment de cette culpabilité que certains courants politiques, civils ou religieux, au sein de certaines « minorités » confessionnelles essaient de faire endosser aux populations ou aux autres communautés qui prennent part activement à ces révoltes (les sunnites en Syrie tout particulièrement), rien que parce que ces insurgés ont osé ébranler une sacro-sainte stabilité. Une telle culpabilisation ne peut être qu’abusive, infondée et dépassant toute logique. Les insurgés seraient coupables de quoi exactement? Pourquoi au juste seraient-ils montrés du doigt ? En prolongeant ce raisonnement, peut-être que les peuples de la région devraient-ils s’excuser de s’être soulevés pour leur liberté et leurs droits. Peut-être devraient-ils s’excuser pour les massacres qu’ils ont subis, pour tout le sang qu’ils ont déversé pour une cause aussi noble, pour les dizaines de milliers de victimes, en particulier les enfants et les femmes, qu’ils ont perdus durant ce printemps arabe, sans parler du nombre énorme de blessés et d’handicapés. Peut-être aussi que le peuple syrien devrait se repentir d’avoir combattu, seul, un des régimes les plus totalitaires de la planète, pendant que toute aide effective, notamment militaire (intervention étrangère ou même un simple envoi d’armes) lui a été refusée.
Espérons que, de façon globale, ces réticences ne soient que passagères, et que la raison et le bon sens finiront par l’emporter. La seule garantie pour les chrétiens d’Orient face aux changements apportés par le printemps arabe ne saurait être que l’œuvre des chrétiens eux-mêmes. D’ailleurs, cela est la position de bon nombre de Syriens, ou surtout de Libanais de confession chrétienne. Ces derniers, qu’ils soient issus de la société civile (Appel aux chrétiens du Liban et du monde arabe du 31/05/2011, signé par 100 personnalités de divers bords), ou de partis politiques (mouvance du 14 Mars), affirment clairement leur soutien au printemps arabe, et affichent leur fierté d’en être les instigateurs (révolution du Cèdre en 2005). Fidèles à leur rôle de défenseurs des libertés en Orient, porteurs de changements constructifs et de principes égalitaires, les chrétiens tenants de cette vision politique ont le mérite de faire participer activement leurs communautés au changement, et surtout de les pousser à abandonner leur statut de spectateurs pour celui, qui leur correspond beaucoup plus, de véritables acteurs de la scène politique au Moyen-Orient.
Sagi SINNO

