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À La Une - Nostalgie - Beyrouth

Le Saint-Michel, injustement oublié

Comme son voisin et parent Saint-Simon, le non moins célèbre et regretté centre balnéaire Saint-Michel a connu le meilleur puis le pire, laissant ses propriétaires et ses locataires avec un goût d’inachevé et une profonde révolte contre les (dé)faiseurs d’histoire et le mauvais cours de notre histoire.

A Beyrouth, la plage du Saint-Michel avant l’invasion israélienne de 1982.

C’est sans doute par désespoir, par manque de rêves ou par perte de repères que les Libanais fidèles à une certaine idée de leur pays reviennent inlassablement à cette même page de leur existence, ou celle de leurs parents et grands-parents, lorsque l’élégante légèreté était de mise.

 

De ces précieux souvenirs, les centres balnéaires Saint-Simon et Saint-Michel demeurent des passages obligés et le rituel arrêt sur images, un espoir de jours meilleurs... Car le simple constat de ce qu’était et de ce qu’est devenu Ouzaï, ce bord de mer qui réunissait les Saints-Simon et Michel, et d’autres plages, tels le Riviera et l’Acapulco, et, plus loin, le Coral Beach, est une triste réalité. Un provisoire qui a duré, dépossédant les ayants droit de... leurs droits.
La belle histoire des deux « Saints », Simon et Michel, commence donc au début des années 30. De Chiyah à Haret Hreik, de grandes familles maronites et chiites se « partagent » alors, en toute courtoisie, le territoire du bord de mer, extension de leurs municipalités respectives. Les longues journées d’été se vivaient au bord de la mer en pique-niques et baignades. Les médecins ayant conseillé à Michel Semaan, dont le fils Simon avait des problèmes aux jambes, d’imposer à ce dernier de longues marches sur le sable, il avait pris l’habitude de planter une tente pour y passer des moments heureux avec femme et enfants, à l’abri du soleil. Pendant que Simon subissait la « thérapie du sable », Michel développait de nouvelles idées. Doté d’une forte personnalité, très cultivé, doué pour les langues et la poésie, l’homme était un visionnaire, amoureux de la vie.

 

 

Et la plage du Saint-Michel après l’invasion israélienne de 1982.

 


Les bonheurs
En 1934, sirotant un café les pieds dans l’eau avec le père Alban de Jerphanion, alors recteur de l’Université Saint-Joseph, qui l’affectionnait particulièrement, ce dernier lui souffle à l’oreille l’idée, alors très à la mode en France, à Deauville et Honfleur, de créer une plage où ses élèves et les nombreuses personnes férues de bains de mer pourraient, moyennant un droit d’entrée, profiter du site. La municipalité accepte d’allouer à Michel Semaan une concession de 25 ans pour 12 000 mètres carrés, sur une façade de 400 mètres, moyennant une contribution financière.
Saint-Simon, ainsi baptisé dans un clin d’œil à son fils Simon, la première plage du Liban, voit le jour en 1935 et connaît rapidement un grand succès. Joseph Semaan, cousin de Michel, contribue au développement de ce projet. Mais, très vite, les deux compères décident de séparer leurs envies et leurs projets. Michel se joint à Émile Bey Tabet, l’un des plus grands propriétaires terriens de l’époque, qui accepte de lui louer sa part de 75 000 mètres carrés, avec 410 mètres de façade maritime et 400 mètres sur la route, dans une parcelle dont il était copropriétaire. Les travaux, ayant démarré en 1939, sont interrompus par la Seconde Guerre mondiale. La région se transforme en zone militaire stratégique baptisée Navy and Allied Forces, où les Alliés s’installent jusqu’à la fin des hostilités.

Les malheurs
La paix revenue, les beaux jours retrouvent leur place sous le soleil de la plage Saint-Michel. Les 450 chalets, loués entre 1 000 et 25 000 livres libanaises la saison, 600 cabines avec douches, 3 restaurants et deux snacks accueillent des vacanciers heureux. L’ambiance y est familiale de jour et festive la nuit. Les beach parties et autres festivités, à partir du mois de mai, ne se calculent plus. Les périssoires, les cours de ski nautique et les pêcheurs qui lancent leurs filets en fin de journée ont transformé ce lieu, à la fois simple et magique, en image de carte postale. Mais la guerre de 1975 éclate et bouleverse la géographie et l’histoire des lieux. Michel Semaan, décédé en 1972, n’est (heureusement) plus là pour assister à la catastrophe. Le centre balnéaire accueille, dans un premier temps, des habitants de Chiyah. En février 1976, la proximité des camps palestiniens de Sabra et Chatila, la position stratégique des lieux qui permettait de parer à tout débarquement israélien, et surtout la chute de la Quarantaine et de Tall ez-Zaatar et son lot de réfugiés vont entraîner, très rapidement, la fin du Saint-Michel. La pression est terrible sur les Semaan qui sont forcés de subir, pendant de longs mois, l’hostilité et le ressentiment des réfugiés palestiniens. Dans un premier temps, Simon Michel Semaan est enlevé par une faction armée palestinienne. Suite à de longues et difficiles tractations, il est rendu aux siens dans un piteux état. Les Semaan se résignent à quitter les lieux, après une longue séquestration. Ils laissent derrière eux Élie, le fils cadet de Michel, qui résiste seul, tentant tant bien que mal de rester sur place, convaincu que cette situation n’est que provisoire. Les mois passent dans le même chaos. Jusqu’à l’invasion de l’armée israélienne et la guerre de la Montagne en 1983. Plus de 6 000 Palestiniens débarquent à Ouzaï, s’installent, et peu à peu, grignotent du terrain et rendent le provisoire définitif. Ils ouvrent des boutiques et construisent même deux mosquées à la place des restaurants des Saint-Michel et Saint-Simon.

 

Michel Semaan, un visionnaire.


État des lieux
Aujourd’hui, toutes ces années plus tard, la région est totalement métamorphosée, pour le pire hélas. La population, toujours aussi nombreuse, s’est diversifiée. Les réfugiés, de pseudo-locataires, se comportent aujourd’hui comme s’ils étaient les propriétaires des lieux. Quant aux propriétaires, les vrais, ils réclament justice, ou du moins réparation. Concernant le terrain n° 190, qui appartient à plusieurs actionnaires, dont les Semaan, comme pour tout le bord de mer, de nombreux projets ont été esquissés, dont l’un, plus sérieux, par la société « Elyssar », sœur jumelle de Solidere, qui prévoyait le relogement des habitants puis un aménagement de cette entrée de Beyrouth. Avec le décès de Rafic Hariri et les dernières années folles au Liban, tout est gelé. Les Semaan espèrent encore que l’État leur versera leur dû et qu’ils pourront oublier les très mauvais souvenirs, cet arrachement d’une part de leur vie, et n’en retenir que les bons.
« Cette nostalgie, confie Émile, avant de reprendre ses photos délavées mais joyeuses et repartir, c’est un sentiment qui nous déchire tous les jours. » Et de conclure : « Nous lançons un appel aux personnes qui posséderaient des photos anciennes des années passées à la plage Saint-Michel, de bien vouloir les partager avec nous à l’adresse suivante :
plage.st.michel@gmail.com. Ils contribueront à l’élaboration du site et à laisser une trace du bon vieux temps. »

C’est sans doute par désespoir, par manque de rêves ou par perte de repères que les Libanais fidèles à une certaine idée de leur pays reviennent inlassablement à cette même page de leur existence, ou celle de leurs parents et grands-parents, lorsque l’élégante légèreté était de mise.
 
De ces précieux souvenirs, les centres balnéaires Saint-Simon et Saint-Michel demeurent des passages obligés et le rituel arrêt sur images, un espoir de jours meilleurs... Car le simple constat de ce qu’était et de ce qu’est devenu Ouzaï, ce bord de mer qui réunissait les Saints-Simon et Michel, et d’autres plages, tels le Riviera et l’Acapulco, et, plus loin, le Coral Beach, est une triste réalité. Un provisoire qui a duré, dépossédant les ayants droit de... leurs droits.La belle histoire des deux « Saints »,...
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