Liban

Benoît XVI, un paulisme prophétique pour les chrétiens d’Orient

11/09/2012

Bienvenue à Sa Sainteté le Pape Benoît XVI au Liban, au pays qui a donné à la maronité le sens du maronitisme : une évolution qui a été et qui restera une phase cruciale et fondamentale de la destinée des chrétiens d’Orient.
L’histoire des chrétiens d’Orient est liée, avant tout, à la géographie. L’entité géographique, délimitée et démarquée, est le premier garant de la communauté : de son existence, de son identité, de sa liberté, de sa foi, de sa vocation et de son destin. Voici la réalité qui explique et justifie la spécificité du Liban et des chrétiens libanais.


Il est évident que les responsables de la Curie romaine et des Églises orientales ont aidé le pape à l’élaboration de l’Exhortation apostolique des Églises d’Orient. C’est là le fruit de grands travaux : de méditations, de réflexions et d’une vision plaçant les chrétiens du Moyen-Orient sur une nouvelle ligne de conduite et de comportement, aussi bien spirituellement que socialement. À cela, qu’il nous soit permis d’ajouter quelques réflexions nécessaires :
Après notre « Lecture géopolitique de la situation des chrétiens d’Orient » (L’Orient-Le-Jour des 11, 12 et 13 janvier 2011) et notre « Lettre Ouverte à Sa Sainteté le Pape Benoît XVI » (L’Orient-Le-Jour des 17 et 18 février 2012), il convient maintenant d’évoquer l’« autre visage », c’est-à-dire l’autre vision de nos communautés, de nos Églises. Un visage que les responsables ne connaissent ou ne reconnaissent pas, ou, tout simplement, méconnaissent !


Benoît XVI est l’Homme de la Raison, donc de la Vérité – « et quand on est arrivé dans la vérité, on ne peut plus revenir en arrière » (Benoît XVI : Lumière du monde, Poche, 2010, p. 136). Or toute vérité est le produit de deux facteurs : la réalité et un témoin. Malheureusement, chez nous, la réalité est déformée, et les témoins manquent de crédibilité. En effet, les chrétiens du Moyen-Orient ont tant de problèmes et de préoccupations, et vivent dans l’angoisse perpétuelle de la persécution, de l’oppression et du désarroi... Il est logique et vital de montrer le rôle et la responsabilité des autres (non chrétiens) dans la mise en place de cette situation. Une telle analyse est certes nécessaire, mais elle n’est pas suffisante.


Pour élucider notre « réalité » et lui apporter un « témoignage » plus crédible, il faut avant tout examiner le rôle des « nôtres », des chrétiens eux-mêmes (Églises, responsables religieux et politiciens, institutions, communautés, organisations, sociétés...) et de leur responsabilité dans ce qu’ils ressentent. Ce n’est qu’en faisant ce travail que nous serions sincères avec nous-mêmes, avec notre histoire et avec notre Église.


Donnons cinq exemples représentatifs :
1 – Chrétiens et géographie : « L’implantation géographique des minorités est essentiellement l’expression de leurs stratégies » et « la géographie des minorités est un indicateur précieux des tendances de leur évolution. » (Xavier de Planhol : Minorités en islam, Flammarion, 1997, p. 29). L’Entité libanaise, indépendante et souveraine « dans ses frontières historiques » selon l’expression du patriarche Élias Hoayek, est l’essence de la Question Libanaise. Cette montagne est devenue un symbole religieux et un centre de gravité des chrétiens d’Orient et de leur diaspora dans le monde.
Dans quelle mesure les organisations, les ordres religieux, les personnalités chrétiennes libanaises respectent et s’engagent à défendre cette « vérité historique » face à des puissances régionales qui, pour des considérations idéologiques, s’efforcent toujours de rayer cette entité de la carte, parce qu’elles la considèrent comme étant « une erreur géographique et historique » ? Ces « chrétiens » (religieux et civils) n’ont plus à se plaindre aujourd’hui de la vente d’un petit terrain à un « autre », parce qu’ils participent à la vente de tout le pays en s’alignant à des régimes « anti-entité » !...
2 – Après la géographie, la démographie chrétienne. Il a trop été question de l’expatriation, de l’implantation et de la naturalisation. Ce sont des moyens qui nous sont imposés par les « autres » ayant pour objectif d’affaiblir notre puissance à résister et à durer, en minimisant notre potentiel humain. Cela est vrai. Mais que dire lorsque, parmi nous, la responsable menace l’institutrice mariée d’être expulsée de son école par ce qu’elle a « osé » se retrouver enceinte durant la période scolaire ? Ne faut-il pas voir ici un cas moral typique de notre aveuglement historique qui dépasse le sens ordinaire de la démographie pour aller plus loin : « léser la dignité humaine », une formule très chère et tant développée par Benoît XVI, parce qu’elle représente « le pivot de la morale chrétienne » ?
3 – Les minorités, dont les minorités chrétiennes, proposent, généralement, cinq stratégies pour présenter et vivre leur relation avec la majorité. Cette relation (cette stratégie) peut être : intégrationniste, autonomiste, sécessionniste, pluraliste ou militante. Le choix n’est pas aussi facile (surtout pour les minorités religieuses), car les religions, en plus de leur vocation spirituelle, ont également des projets politiques. S’inspirant chacune de leur ordre divin et exclusiviste ou total, elle génère souvent l’exclusion et la marginalisation de l’autre. Ceci amène inévitablement à un conflit dans le cadre d’un même espace géographique !


Ainsi, le choix des chrétiens a deux dimensions existentielles :
a) Le choix de la stratégie pluraliste comme expression de la théologie et de la foi chrétienne de la religion du Fils ! (Homme Libre, Humanité libérée et sauvée par Jésus-Christ).
b) Adopter une règle sociopolitique préconisant que « le problème de la minorité est avant tout le problème de la majorité » donc la solution se fait avec la majorité régionale arabo-sunnite, et toute alliance de minorités est un projet de suicide, un projet politique au service de la stratégie de « l’axe chiite », qui n’est pas dans l’intérêt des chrétiens. Il ne s’agit pas ici d’une position politique, mais d’une constatation socio-historique !
4 – Traitant « le dilemme des chrétiens d’Orient », Henri Tincq, (dans Le Monde du 07/04/1996) considère que « le danger pour toute minorité est le repli sur soi ». Accepter la stratégie du pluralisme, pour les chrétiens, c’est accepter la philosophie de l’ouverture, du dialogue, de la participation, de la diversité et de la démocratie face à la vision du centrisme unificateur qui prône le dogmatisme, le fanatisme et le fondamentalisme. Historiquement, les chrétiens d’Orient étaient les précurseurs des deux renaissances arabes. Par l’ouverture culturelle, ils ont marqué l’histoire arabe contemporaine. C’est leur rôle, leur vocation et leur mission. Ils sont, et ils doivent être, les vrais artisans du printemps arabe.
5 – Notre maladie  contagieuse et généralisée, c’est le problème de la connaissance. Notre jeunesse/excellence qui représentait, jadis, l’une de nos richesses nationales, s’appauvrit et « se vide ». Elle quitte le champ d’action de nos grandes valeurs morales et culturelles. Elle s’enlise dans des activités mondaines, formelles, faibles – et même médiocres. Une partie de cette jeunesse est « aplanie » par l’Internet, les soirées superficielles, le culte des objets et des stars... et donc le vide ! Le grand absent, chez elle, c’est la lecture... c’est la culture. Des responsables (religieux et civils), épris par l’esprit mercantile, ne font qu’encourager directement ou indirectement cette orientation, aboutissant à une génération presque perdue, et donc si facile à mener et manipuler !
Une génération qui manque de vision et de responsabilité !
Le pape Jean-Paul II disait que les Polonais ont récupéré leur pays (la Pologne) par la culture. Eh bien, nous, nous affirmons que nous allons perdre notre pays par le manque de culture !


En conclusion, les chrétiens du Moyen-Orient seront appelés, dans l’Exhortation apostolique qui sera rendue publique à Harissa, à vivre toutes les valeurs du christianisme. Mais, sur le plan pratique, ils resteront confrontés à trois défis principaux :
– un défi religieux : le fanatisme,
– un défi politique : le jacobinisme (le centrisme unificateur),
– un défi culturel : l’exclusivisme et la vacuité, le vide.


Benoît XVI doit envisager, au XXIe siècle, au Moyen-Orient, une situation analogue à celle de saint Paul au début du christianisme, qui a dû dépasser le fanatisme d’un pharisien juif, s’adresser, non à un peuple (juif) « élu », mais à « toutes les nations », et mettre la culture grecque d’un étudiant de Tarse au profit de la nouvelle foi chrétienne.
Sa Sainteté est appelée à élaborer cette synthèse historique de foi et de raison entre la « charia » (islamique), le pouvoir (démocratique) et la pensée occidentale, qui est l’héritière légale de la pensée grecque. Elle est appelée à être le troisième grand pilier de l’Église catholique après saint Paul et saint Augustin. Elle est le pape de la « foi raisonnée »... et parce qu’elle est conscient que « saint Paul est un maître pour notre temps » et de tous les temps, Benoît XVI est pratiquement l’apôtre d’un « paulisme prophétique pour les chrétiens d’Orient ».
Amen.

Nabil KHALIFÉ
Chercheur en géopolitique


Pour mémoire

La lettre ouverte de Nabil Khalifé au pape : Les chrétiens ne doivent être les garde-frontières d’aucune partie

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Antoine-Serge KARAMAOUN

Il y a péril en la demeure. On pourrait dire Ya Rabbéh !, comme on dit Ya Maskîîn ! Car décidément cet "allahlà" ne dételle pas, et il faut encore évoquer son épuisant labeur en sachant certes, que tout a été dit à son sujet mais que, comme personne ne l’écoute, on peut recommencer. Pour ne s’en tenir qu'aux aberrations indigènes locales, rappelons que ces "Communautés" emmêlées sont loin d'être un cas extrême et isolé, puisque la plupart d’entre ces ConFessions assument sans mollir l'affirmation selon laquelle elle bénéficie chacune d’elles, bien entendu à l’exclusion des autres, du statut enviable de "Privilégiée" placée sous le regard exclusif donc de cet "allahlà" ! Les autres étant, à l'évidence, en dehors de ce regard-là. Le choc de ces prosélytismes a des aspects farceurs et drolatiques. Il en est dans ces exotiques contrées, qui soutiennent farouchement un "walïï du fakîîh" au nom d'un Islamisme Pan chïïtique, un "pape benoit" au nom d’un Christianisme Pan apostolique ; et qui préconisent mordicus la réunion d’un maximum de "chïïtiques et maronitiques" sur cette terre méditerranéenne et levantine pour mieux les protéger, et ne plus entendre parler d’autres Communautés surtout.... sunnites ; que la leur raide. Autant rire que pleurer. Mais devoir s'encombrer de niaiseries, pour peu qu'on réfléchisse, est franchement désespérant. Mais, nchallah et…. ainsi soit-ïïïl !

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