Il est parfois dans tout ce noir de petites étincelles qui, si les choses n’étaient pas si graves, feraient sourire. Deux hommes que tout oppose (l’inné comme l’acquis; les choix comme la façon de voir et de concevoir un pays et un État ; les opinions comme les options...) ont dit exactement la même chose le même jour : Samir Geagea et Abbas Ibrahim. Le premier est l’imperturbable chef des Forces libanaises, le second, le très hezbollahi patron de la Sûreté générale. L’un et l’autre viennent d’écarter très poliment, avec le sourire, le risque de guerre civile au Liban. Presque stupéfaits que le peuple (14 et 8 Mars, riches et pauvres, beaux et laids, hommes, femmes et même enfants, avocats et garagistes, journalistes et peintres, banquiers et voituriers...) soit si prompt à la sottise ; que ce peuple puisse envisager un débordement-tsunami de la crise syrienne outre-Masnaa, de nouvelles hécatombes, encore plus de fratricides, de nouvelles lignes de démarcation, un énième Taëf-Doha.
Si les images filmées, si les photos, si les témoignages quotidiens en provenance de Tripoli ne sont pas les signes extérieurs indiscutables d’une guerre civile, c’est que ce concept n’existe pas : dans la capitale nordiste, dans cette ville-Babel, ce n’est rien d’autre qu’une... guerre civile. Et pourtant : Samir Geagea et Abbas Ibrahim semblent convaincus que cela en restera là. Que sunnites et chiites ne s’entre-tueront nulle part ailleurs. Que les chrétiens ne s’égorgeront pas entre eux. Que les camps et/ou les groupuscules palestiniens se tiendront à carreau. Qu’il n’y aura pas un second, tellement plus barbare mai 2008. Ni coup d’État. Que Bachar el-Assad, cinq minutes avant de disparaître, de devenir Kadhafi ou Ben Ali, ne réussira pas à brûler, aussi, la terre libanaise. Que les ayatollahs de Téhéran ne voient plus dans le Liban ce cordon ombilical meurtrier, vecteur de cent et un virus, qui lie organiquement l’Iran à Israël. Que les sages ont réapparu.
Vœux pieux ? Tentative de rassurer la plèbe ? Résultat d’une analyse scientifique et d’une connaissance épistémologique des paramètres ? Samir Geagea et Abbas Ibrahim pensent que ou savent que... ? Jamais le Liban n’a été autant sur le point de s’irakiser : il est tellement facile, pour n’importe quelle faction, de s’armer en une nuit, et pour ce genre de guerre, les missiles Fajr ou Zelzal ne servent pas à grand-chose. Quelles garanties peuvent bien partager ces deux hommes ? Quelles garanties qu’un autre ne réussisse là où Michel Samaha a échoué? Quelles garanties que le gang baassiste ne s’en prendra pas au... Hezbollah pour le catapulter hors de cette espèce d’ersatz de sagesse, sincère ou pas, stratégique ou tactique, qu’il semble s’être fait ? Quelles garanties en cas de blitzkrieg israélien contre l’Iran ?
Aucune. Surtout à l’aune de Tripoli.
L’armée... Elle seule éventuellement pourrait. Si elle trouve un moyen de résorber la crise tripolitaine, fût-ce au prix d’un (très) gros coup, la troupe changera la donne en profondeur. Plus personne ne pourra l’accuser de ne même pas être capable de disperser des sit-in de journaliers d’EDL en grève. Jean Kahwagi n’a pas trop de choix : c’est désormais son tour. Son heure. Qu’il apprenne d’Achraf Rifi. Ou qu’il démissionne. Et s’il n’a pas l’absolue couverture politique dont il a besoin, qu’il le dise haut et fort. Qu’il arrête de vouloir poursuivre en justice un député, quel qu’il soit, quelle que soit sa valeur; qu’il arrête de penser au fauteuil présidentiel. Qu’il fasse ce pour quoi il a été choisi. Ce pour quoi il est payé. Comme tout le monde, il a le droit de douter. Mais brièvement. Surtout qu’il a en face de lui, c’est une chance en or, son mentor, son faiseur, un homme que les entourloupes de l’histoire, pas toujours gueuse, ont aidé à se transfigurer ; un homme aux giclées impressionnantes et désormais quasi quotidiennes, de testostérone ; un homme hier falot comme personne, aujourd’hui Lucky Luke tirant plus vite que son ombre, toutes proportions gardées certes, contre ce mythe pourri de résistance à la Hezb, contre le docteur Bachar, contre les terroristes, contre tout ce qui vient toucher à la souveraineté du Liban, sans nécessairement toujours viser en plein dans le mille, mais au moins en essayant : Michel Sleiman. Believe it or not.
On ne naît pas homme. On le devient.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef