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Nos lecteurs ont la parole

La transparence pour une démocratie délibérative

Samy MAKHLOUF
Le 13 août, le gouvernement états-unien a appelé à la « transparence » quant aux procédures judiciaires accusant Michel Samaha d’avoir géré, supervisé et planifié une série d’attentats visant des personnalités confessionnelles et politiques au Liban.
Peu après la mise en examen de Michel Samaha, des proches de Samir Kassir, journaliste et historien libanais, ont porté plainte contre X. Sept ans après l’assassinat de M. Kassir, il semblerait qu’une piste précise, appuyée par des pièces à conviction fortement significatives, ait enfin été découverte. M. Samaha est en effet accusé d’avoir tenté de recourir à la même méthode d’assassinat qui faucha M. Kassir au matin du 2 juin 2005, ainsi que de nombreuses autres figures hostiles au régime de Damas.
M. Kassir était réputé pour son combat en faveur de la démocratie délibérative, et par conséquent d’une société plus transparente, dans laquelle les citoyens auraient une part active dans la prise des décisions. Le penseur allemand Emmanuel Kant, dans son essai Vers la paix perpétuelle, présente le concept de Öffentlichkeit, soit de « publicité », non en tant que réclame, mais de caractère public des décisions ; en d’autres termes, au sein d’un État, de transparence. Car les choix du gouvernement se doivent d’être soumis au jugement d’autrui afin d’en vérifier le caractère moral, dans le système kantien. Autrui, dans le cas présent, correspond en partie au journalisme, aux médias, dont le rôle se voit ainsi défini : un rôle de surveillance, de vérification des choix du pouvoir en place. Une telle définition de la « publicité » donne tout son sens à la démocratie délibérative. Les décisions prises par un gouvernement se doivent d’être rationnelles, soit morales, selon Kant ; si celles-ci sont débattues dans l’espace public, il y a donc exigence d’un usage critique et public de la raison. Ce concept sera repris par la suite par le théoricien allemand Jürgen Habermas, qui établit dans L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise que la légitimité d’une prise de décision n’est établie que si les tractations dont elle est le fruit le sont de même. La démocratie délibérative tant prônée par M. Kassir a donc pour corps le débat public, l’espace public, qui est finalement la seule source légitime de la prise de décisions.
M. Kassir a sans doute été assassiné pour son insistance à défendre de tels arguments, face à une politique qui ne laisse pas de place à la contestation, à la critique, à l’examen ; en bref, à l’espace public, inexistant dans le cas présent, broyé par une unique source de délibération, à savoir le pouvoir en place. Pour quiconque ne supportant pas la critique, il y a lieu de craindre la transparence, le débat public, ce « siège permanent » du pouvoir décrit par Habermas.
Lorsque Washington en appelle à la « transparence » quand il s’agit des poursuites judiciaires engagées contre M. Samaha, c’est, on le sait, par crainte d’une contagion du conflit syrien sur le sol libanais. On s’attendrait à ce que le gouvernement américain, connu pour ses nombreuses positions anti-Assad, se réjouisse d’une telle nouvelle. Or, pour une fois, il semblerait que Washington se soit prononcé de façon adéquate, avec la retenue et la précaution qu’exige une telle affaire. En effet, si le processus judiciaire visant M. Samaha est transparent, descendant dans l’espace public qui en débat, en contrôle la légitimité, il ne pourra faire l’objet d’affrontements physiques, de contestations infondées, car les faits auront été établis de manière indéniable. Dans une affaire qui concerne directement la stabilité du Liban, la transparence est plus que jamais nécessaire afin de garantir le maintien de la paix dans un pays à l’équilibre déjà très fragile. Cette affaire, si elle se déroule dans le respect du droit, au vu et au su de tous, pourrait servir d’exemple pour la suite de la vie politique et civique au Liban, dans lequel subsistent bien trop de zones d’ombre au mépris des citoyens ; on s’y référerait lorsqu’il s’agira, dans un avenir plus ou moins proche, de réinventer l’espace public et politique libanais.
Ainsi, l’inculpation de M. Samaha, si elle se déroule dans la transparence, pourrait permettre d’éviter tout abus ou prise de position partisane. Dans un entretien accordé à la revue française Philosophie magazine, dans le numéro daté du 1er décembre 2011, Julian Assange, l’un des fondateurs du très controversé site WikiLeaks, s’exprimait au sujet de la transparence, son principal motif d’action. Il citait une expérience menée par des psychologues britanniques : ces derniers auraient placé une affiche représentant une paire d’yeux au-dessus d’une machine à café. Il s’est trouvé que, peu après l’installation de cette affiche, la somme déposée par les consommateurs dans la caisse de dons aurait fortement augmenté. Lorsque l’affiche aurait été remplacée par une affiche représentant des fleurs, la contribution aurait diminué. Assange en induit donc que l’homme se comporterait mieux lorsqu’il se sent observé. Cette conclusion peut être facilement soutenue par la récurrence de la censure, des guerres médiatiques. Pourquoi aurait-on fait taire définitivement
un journaliste tel que M. Kassir ? Par peur d’une transparence qui ne peut qu’amener, si elle s’opère dans le cadre d’un droit moral kantien, à une société plus saine, ne profitant pas seulement à une poignée d’individus n’obéissant qu’à ce qu’ils considèrent être leurs propres intérêts. M. Kassir a probablement été puni pour ne pas avoir contribué aux médias en tant que « marionnettes rhétoriques trop proches des pouvoirs qu’ils sont censés surveiller », comme les nomme Assange, mais bien en tant qu’un espace public de contrôle de ces mêmes pouvoirs.
Par ailleurs, Assange soutient qu’il « faut pouvoir voir la justice à l’œuvre, pour éviter les abus. Le système judiciaire est puissant parce qu’il est en mesure d’exercer la contrainte ; s’il est corrompu, ce système devient extrêmement dangereux. Le meilleur moyen pour que la corruption s’installe, c’est que le système soit secret et puissant ». On ne saurait mieux dire. Le Liban figure souvent en piètre position au sein des classements en rapport avec la corruption des pays de notre monde. La transparence du système judiciaire, comme le souligne Assange, ne pourrait qu’améliorer la situation libanaise, que ce soit sur le plan de la corruption des élites ou de la stabilité du pays.
On peut donc conclure que cet appel lancé par Washington tombe à point nommé. Il devrait être considéré sérieusement par la justice libanaise, ainsi que par les politiciens et citoyens libanais. Il rappelle une fois de plus le combat de journalistes tels que M. Kassir ou M. Assange pour davantage de transparence ; pour davantage de civisme. À en juger par le sort qui leur a été réservé – le premier assassiné, le second plongé dans d’immenses difficultés financières et judiciaires –, il nous appartient à tous de participer à l’établissement d’une société plus transparente, soit d’une société permettant davantage l’épanouissement de ses individus.

Samy MAKHLOUF
New York
Le 13 août, le gouvernement états-unien a appelé à la « transparence » quant aux procédures judiciaires accusant Michel Samaha d’avoir géré, supervisé et planifié une série d’attentats visant des personnalités confessionnelles et politiques au Liban.Peu après la mise en examen de Michel Samaha, des proches de Samir Kassir, journaliste et historien libanais, ont porté plainte contre X. Sept ans après l’assassinat de M. Kassir, il semblerait qu’une piste précise, appuyée par des pièces à conviction fortement significatives, ait enfin été découverte. M. Samaha est en effet accusé d’avoir tenté de recourir à la même méthode d’assassinat qui faucha M. Kassir au matin du 2 juin 2005, ainsi que de nombreuses autres figures hostiles au régime de Damas. M. Kassir était réputé pour son combat en faveur...
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