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À La Une - L'impression De Fifi Abou Dib

...D’être laissés à nous-mêmes

Déversement de gravats, marteaux piqueurs, scies électriques, perceuses, circulation, ronflement de l’air conditionné, des pales d’un ventilateur, des générateurs essoufflés, rumeur cosmique du soleil et grésillement de tout ce qu’il touche, et puis, comme résonnant au loin dans cette confusion sonore, les douze coups de midi à l’horloge de la place. Beyrouth ondule sous la chaleur, engourdie, décérébrée. La ville pousse sa charrue de travaux en souffrance dans l’épaisseur d’une saison amorphe dont les bruits sont pourtant bruits de vie et de paix.
Y a-t-il plus rassurant, quand on a connu tant de guerres, que la densité du trafic aux heures de pointe et le fracas des chantiers? Ceux-là emportent, il est vrai, les derniers stigmates des combats, mais aussi, hélas, les derniers souvenirs d’un passé qui fut parfois doux. Encapsulée dans le murmure, imperceptible mais si présent, des vagues qui l’assaillent par à-coups aux deux flancs et soulèvent contre son cap des embruns triomphants, Beyrouth bruit de ce bourdonnement qui lui tient lieu de silence. À la longue, on ne l’entend plus.
Pareil aux grandes accélérations qui semblent immobiles, le silence tumultueux de Beyrouth est un symptôme de son dérèglement chaotique. Quand on regarde les vieilles cartes postales, tout semble avoir été plus net, plus propre, mieux organisé il y a seulement quelques décennies. Bien sûr nous eûmes des guerres, mais nous avons eu aussi, depuis le temps, le temps de repenser nos infrastructures, de les adapter à la paix, à la croissance, au repeuplement. Avant-hier, il y a eu trois heures de coupure d’électricité au Sri-Lanka. La nouvelle a fait le tour du monde. Que le Liban soit dans le noir depuis plusieurs mois n’émeut personne : c’est la norme. Et cette norme étrange n’est que le résultat d’une succession de gouvernements non seulement incapables mais, plus grave encore, malveillants.
On en arrive à conclure que les gens qui nous gouvernent ne nous veulent aucun bien. Au mieux, ils nous considèrent comme des troupeaux bons à faire du numéraire. Au pire, ils ne nous considèrent pas. Nous avons beau crâner avec notre maîtrise du système D et nos belles initiatives privées. Nous avons beau nous gargariser d’être un des rares peuples au monde « qui ne compte que sur lui-même », égratignant au passage ceux qui comptent encore sur leur État providence. Disons-le enfin, car nous avons le droit de le dire : il y a une vraie souffrance à vivre dans un pays où l’on ne peut pas bénéficier d’un minimum de service public. Consciemment ou pas, il nous semble que ce désordre est le prix à payer pour une forme de liberté. Que le fait de ne rien devoir à l’État nous met à l’abri de dictatures comme celles dont pâtissent des pays voisins. Quelle chance, nous n’avons pas d’autocratie ? Mais nous n’avons pas de « cratie » du tout. Il doit bien y avoir une solution médiane ? Ne serait-ce que pour préserver notre dignité nationale, nos intérêts et nos frontières. Tout le reste est privatisable.
Déversement de gravats, marteaux piqueurs, scies électriques, perceuses, circulation, ronflement de l’air conditionné, des pales d’un ventilateur, des générateurs essoufflés, rumeur cosmique du soleil et grésillement de tout ce qu’il touche, et puis, comme résonnant au loin dans cette confusion sonore, les douze coups de midi à l’horloge de la place. Beyrouth ondule sous la chaleur, engourdie, décérébrée. La ville pousse sa charrue de travaux en souffrance dans l’épaisseur d’une saison amorphe dont les bruits sont pourtant bruits de vie et de paix.Y a-t-il plus rassurant, quand on a connu tant de guerres, que la densité du trafic aux heures de pointe et le fracas des chantiers? Ceux-là emportent, il est vrai, les derniers stigmates des combats, mais aussi, hélas, les derniers souvenirs d’un passé qui fut...
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