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La guerre contre les cartels de drogue au Mexique : un « vrai-faux » conflit ?

Criminalité Au cours des dernières décennies, les différentes tentatives de mettre fin aux problèmes liés aux activités de groupes de narcotrafiquants ont donné lieu à toutes sortes de spéculation sur la sincérité et l’efficacité des méthodes utilisées. Trois experts se penchent pour « L’Orient-Le Jour » sur la question.
23/07/2012
55 000 : ce chiffre énorme représente le nombre minimal de personnes tuées depuis décembre 2006, dans le cadre des opérations de lutte contre les narcotrafiquants mexicains. Ces dernières, qualifiées par le président Felipe Calderón de « guerre contre le trafic de drogue », ont commencé à impliquer massivement l’armée mexicaine, bien que celle-ci ait été utilisée dans la lutte contre le trafic de stupéfiants antérieurement. Ce bilan inclut aussi bien les militaires et les trafiquants tués lors d’affrontements, ainsi que les civils pris entre deux feux.

Mais surtout, ce sont les règlements de comptes entre différents cartels qui sont la cause principale de l’augmentation de la violence et de ses effets. En effet, l’arrestation et/ou la mort de plusieurs chefs – ou en tout cas de membres importants – de groupes criminels ont eu pour conséquences directes des guerres de succession et des luttes intestines au sein même de ces groupes, ainsi que des rivalités entre plusieurs de ces derniers afin de prendre le contrôle du marché de la drogue, ainsi que des points de passage permettant l’acheminement de la drogue – à savoir notamment vers les États-Unis, dont les frontières communes avec le nord du Mexique en font le client principal. Il est donc logique que le nord du pays se soit retrouvé en premier dans le viseur des autorités, particulièrement les États de Sonora, Sinaloa, Chihuahua et Durango. Ainsi, le 12 décembre 2006, sur ordre du président Calderón, plus de 5 000 militaires ont été envoyés dans l’État du Michoacán afin de reprendre aux narcotrafiquants les régions qu’ils contrôlaient, entamant un conflit qui se poursuit encore aujourd’hui.

Toutefois, cette implication massive – 36 000 soldats et près de 100 000 « sicaires » (littéralement tueurs à gages) – n’a pu endiguer la capacité d’extension des cartels, bien au contraire, même si, dans un premier temps, les autorités mexicaines ont voulu croire à l’efficacité de ces opérations. Parmi les raisons invoquées par les autorités pour justifier leurs échecs successifs face aux cartels, les capacités opérationnelles de ces derniers, notamment en matière d’armes. Une autre raison serait que la police mexicaine souffre d’un retard face aux cartels qui se servent de la technologie comme instrument pour leurs opérations.

Néanmoins, il va sans dire que c’est la corruption endémique présente dans tous les secteurs qui a permis l’expansion de ces groupes criminels qui puisent leurs éléments dans les couches les plus pauvres de la société mexicaine. Certaines sources estiment même que les cartels ont des réseaux internationaux de drogues et d’armes qui s’étendent à plus de 47 pays (États-Unis – 48 États sur 50 ! – Amérique latine, Inde, Afghanistan, Moyen-Orient...). Entre la corruption, donc, et l’implication économique des narcotrafiquants – ce sont souvent des familles entières qui travaillent ensemble dans la production et la distribution des différentes drogues (opium, marijuana, cocaïne...) –, l’argent est en partie réinvesti au Mexique même, souvent utilisé dans l’achat de terrains et d’immobilier, qui perpétuent et contribuent à l’ancrage des narcotrafiquants dans la société.

Une légitimité populaire ?
Un paradoxe se présente alors : ces groupes criminels font partie intégrante du système économique local, qui pourrait éventuellement perdre un atout important en cas d’affaiblissement hypothétique de ces cartels, même si cela paraît hautement improbable. David Recondo, chercheur à Sciences-Po/CERI (Centre d’études et de recherches internationales) et chercheur invité au Collegio di Mexico, confirme ces propos : « Il n’est pas du tout sûr que les cartels s’affaiblissent, et je ne vois pas sur quelle base s’appuyer pour espérer cela. La politique de Calderón n’a fait que diversifier les activités de ces groupes, qui comprennent maintenant le racket, les rançons, le kidnapping, le trafic humain. C’est l’effet de l’action de l’armée. Bien sûr, il y a eu une “décapitation” de certains de ces groupes, mais les luttes internes ont comblé ces vides. Il y a en outre un facteur important, c’est que le Mexique n’est plus seulement un lieu de passage, mais aussi un marché. La consommation a énormément augmenté depuis 2008, surtout avec l’apparition de drogues synthétiques et peu chères, ce qui n’existait pas auparavant. » De même, Jean Rivelois, chercheur à l’IRD (Institut de recherche pour le développement) et enseignant à Paris I et Paris III, spécialiste des phénomènes de violences liés aux activités criminelles au Mexique, estime que la majeure partie des revenus financiers de ces groupes en fin de compte très prospères « sert au développement local et appuie la légitimité de ces trafiquants envers leurs clients et leurs familles. Parallèlement, une partie de cet argent sert aussi à l’ostentation : grosses voitures, bijoux, etc. sont une preuve de la prospérité de ces groupes, qui achètent également le silence des autorités ». Toutefois, « il ne faut surtout pas penser que le Mexique est un État mafieux ».

Économie interdépendante
Beaucoup d’investisseurs légaux étrangers sont présents dans le pays, insiste l’expert.
Pour Gaspard Estrada, analyste politique à l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes à Sciences-Po Paris, « cette infiltration est bien réelle, progressive même, et se développe dans quasiment tous les secteurs, mais il n’y a pas de chiffres précis ou de preuves concrètes de ce phénomène. Donc l’économie mexicaine est de plus en plus dépendante de cette économie illégale qui permet de financer des secteurs qui se sentent abandonnés par l’État, dans un contexte de déséquilibre démographique et de marché de l’emploi qui souffre ». Nous nous demandons donc si le pays a tout intérêt à se débarrasser d’un fléau qui finalement est utile dans une certaine mesure.
Pareil pour les États-Unis, si l’on veut aller plus loin. Ce client principal du marché mexicain fait face bien évidemment à ses frontières, surtout du côté de la Californie et de l’Arizona, à un problème énorme d’immigration illégale et de tunnels utilisés par les narcotrafiquants (plus de 150 de ces tunnels auraient jusqu’à présent été découverts). Cependant, le marché américain représente une demande plus que considérable pour les drogues proposées par les cartels.

Le rôle de la CIA
Pour M. Recondo, « une fermeture de ce “robinet” donnerait lieu à une crise sociale » que le gouvernement ne peut que prendre en considération. Le plus important, toutefois, c’est l’utilisation que font la CIA et la DEA de ces cartels dans certaines opérations. Bien entendu, un travail parallèle d’infiltration est fait par ces agences pour diminuer l’importation des armes et des drogues. Mais nous ne pouvons oublier que par exemple, dans les années 1970 et 1980, la CIA aurait soutenu les trafiquants mexicains et les auraient mis en lien avec les cartels colombiens afin de financer les Contras en guerre contre le régime sandiniste au Nicaragua. Tout cela reste bien entendu spéculatif.
D’après M. Rivelois, les États-Unis auraient intérêt à affaiblir les groupes de narcotrafiquants, tout simplement pour « éviter une augmentation de la violence à l’intérieur même de ses frontières ». M. Estrada confirme les propos du spécialiste sur ce point, arguant que « l’opinion publique américaine représente une très forte pression sur le gouvernement et demandera un jour des comptes à ce dernier » si une amélioration de la situation n’a pas lieu prochainement.

En attendant, celle-ci doit d’abord se faire à l’intérieur du Mexique pour que l’on puisse espérer quelque progrès. Le 1er juillet, le candidat du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) Enrique Peña Nieto a remporté l’élection présidentielle. Il devra donc faire face au problème majeur que représentent les cartels et la violence qui découle de leurs activités. Le PRI étant connu pour son clientélisme, sa corruption et son autoritarisme, il n’est pas sûr que l’on pourra assister à un changement drastique de la situation, malgré les promesses de Peña Nieto, après l’échec retentissant de la politique Calderón ces dernières années. « Peña Nieto a déclaré vouloir “amplifier” la lutte, continuer avec la force, utiliser une police fédérale qui serait formée militairement. Mais il dit aussi vouloir investir dans moins de violence et moins de dommages collatéraux pour la société civile », explique David Recondo. Et si le peuple veut que le nouveau pouvoir négocie avec les criminels, « qui dit négociations, dit corruption », affirme Jean Rivelois, qui ajoute : « Et s’il va continuer la guerre, nous assisterons à une continuation de la violence, sinon une augmentation. » Nous serons donc dans une impasse et « face à un dilemme : l’augmentation de la corruption ou celle de la violence ».

Le sang ou l’argent ?
« Ce qui est clair en tout cas, explique Gaspard Estrada, c’est que la politique antidrogue est de plus en plus dirigée vers les États-Unis, dont les services de renseignements sont mieux infiltrés que les autorités mexicaines dans les réseaux de narcotrafiquants. Il est possible que le nouveau gouvernement veuille changer la donne, mais l’on se demande jusqu’où il est prêt à aller pour cela. » Et d’ajouter : « Ce n’est pas un hasard si de plus en plus d’États demandent la dépénalisation des drogues douces, espérant endiguer le problème – comme l’Uruguay par exemple. »
Quant à considérer que la « guerre » est perdue d’avance, M. Recondo nuance cette notion : « Ce n’est pas une guerre, puisqu’on ne peut pas la mener. C’est tout au mieux une action de régulation des activités criminelles, que l’on ne peut éliminer. La politique de Calderón était d’avance vouée à l’échec. » M. Rivelois estime pour sa part qu’« il y aura bien un affaiblissement, mais l’on ne peut savoir quand. On sait aussi que les narcotrafiquants ont intérêt à un consensus pour que leurs activités ne soient pas trop freinées, malgré la pression de Washington (...). Le mieux que l’on puisse faire, c’est tenter de résoudre les problèmes à leur racine : revitaliser l’agriculture, privatiser certains secteurs publics, faire diminuer la corruption ».

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