Rechercher
Rechercher

À La Une - L'impression De Fifi Abou Dib

Confusion

Vous entamez une journée normale de travail ou d’études. Un embouteillage se forme, c’est une heure de pointe. Des obus tombent, de nulle part. Parfois, sur votre passage, un peu avant, un peu après (puisque vous êtes toujours là) une voiture piégée explose sans raison. Vous n’écoutez plus de musique. La radio de la voiture est fixée sur une station d’informations qui crachouille des jingles alarmants. Vous attendez une mauvaise nouvelle. Elle viendra tôt ou tard. Vous n’attendez plus de nouvelles que mauvaises. Tout à l’heure on vous dira qui, où, comment. Vous vous précipiterez à l’hôpital. Vous donnerez du sang si ça sert encore à quelque chose. Vous ne pleurez plus. De peur en peur vous n’avez plus peur. Vous êtes un jeune des années 80. Depuis cette époque, on a beau vous dire que c’est fini, votre pompe à adrénaline est sans cesse en alerte. Vous n’attendez plus de nouvelles que mauvaises.
Je comprends à présent cette curieuse expression des vieilles de mon village. Elles ne demandaient jamais si on allait bien, mais « si on avait quelque chose ». On n’avait rien. Mais elles venaient assouvir un besoin venu de guerres plus anciennes. Un besoin de mauvaises nouvelles. Sans doute leur pompe à adrénaline. Elles aussi. On trouvait bien une gourmandise à leur mettre sous la dent, les pauvrettes. Un bon petit malheur pour la route, au moins un rhume, une grippe, un mal de ventre, une égratignure, qu’elles ne repartent pas bredouilles.
Depuis plus d’un an, nos frères syriens vivent une situation similaire. Les rumeurs courent, enflent, invérifiables, alimentées par une tradition du secret qui les rend palpitantes. « Nos frères. » Avons-nous jamais prononcé ce mot avec autant de tendresse et d’empathie ? Avant, nous étions juste résignés à l’idée qu’on ne choisit pas sa famille. La mort, là-bas, annoncée hier sans bruit, sans fumée, sans odeur, sans photos, sans funérailles, d’un certain nombre de caciques du pouvoir, a drôlement secoué le Liban où ils n’ont pas laissé que de bons souvenirs.
C’est un sentiment étrange, cette confusion entre la satisfaction de les savoir définitivement mis hors d’état de nuire et l’immoralité de cette satisfaction. Ces gens-là ne laissent jamais de preuves et excellent dans l’art de l’innocence. Sur quelle base les accuser de nos malheurs ? Sur base de leur style : vous entamez une journée normale de travail ou d’études. Un embouteillage se forme, c’est une heure de pointe. Des obus tombent, de nulle part. Parfois, sur votre passage, un peu avant, un peu après (puisque vous êtes toujours là) une voiture piégée explose sans raison. On oublie les rafles, les tortures, les cadavres restitués dans un état épouvantable, pour l’exemple. Une signature reconnaissable entre mille.
Une porte claque. Une ambulance passe. Un camion Sukleen vide les bennes. Un feu d’artifice. Des tirs de joie. Vos enfants sont sortis. Et si ? .... Mais tout va bien. C’est juste que vous reprendriez bien un peu d’adrénaline.
Vous entamez une journée normale de travail ou d’études. Un embouteillage se forme, c’est une heure de pointe. Des obus tombent, de nulle part. Parfois, sur votre passage, un peu avant, un peu après (puisque vous êtes toujours là) une voiture piégée explose sans raison. Vous n’écoutez plus de musique. La radio de la voiture est fixée sur une station d’informations qui crachouille des jingles alarmants. Vous attendez une mauvaise nouvelle. Elle viendra tôt ou tard. Vous n’attendez plus de nouvelles que mauvaises. Tout à l’heure on vous dira qui, où, comment. Vous vous précipiterez à l’hôpital. Vous donnerez du sang si ça sert encore à quelque chose. Vous ne pleurez plus. De peur en peur vous n’avez plus peur. Vous êtes un jeune des années 80. Depuis cette époque, on a beau vous dire que c’est fini,...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut