Du rivage des Syrtes au Cap Blanc et à la douce Mansourah, la grande peur qui avait étreint les cœurs avec l’apparition des premiers rayons du « printemps arabe » parait se dissiper. Non, ce n’est pas le grand méchant ogre, un couteau entre les dents, qui s’apprête à bouleverser le début d’ordre en train de s’instaurer tant bien que mal. Hésitant, oui ; les premiers pas encore mal assurés, on en convient. Mais on est loin de l’abomination de la désolation promise par les prophètes du malheur. Prenez le cas de l’Égypte où se poursuit l’épreuve de force entre la présidence de la République et le Conseil suprême des forces armées. Le bras de fer s’y déroule dans le respect des règles démocratiques : face au chef de l’État qui prétendait rétablir dans ses fonctions l’Assemblée nationale, les militaires ont tenu bon et exciper de leur devoir, qui consiste, ont-ils fait savoir, à protéger le pays tout en respectant les instances législatives et exécutives. Contre toute attente, Mohammad Morsi et la confrérie de Frères musulmans dont il est issu se sont inclinés. Le maréchal Tantaoui et les siens ont alors poussé plus loin encore leur avantage. « L’Égypte appartient à tous ses fils et non pas à un seul groupe », ont-ils rappelé dimanche dans une allusion qui ne laisse place à aucun doute. Les banalités débitées par Hillary Clinton lors de son escale cairote dans le cadre d’une tournée régionale masquent bien mal, par-delà un évident désir de ménager la chèvre et le chou, une ferme volonté d’éviter tout clash qui augurerait mal de l’avenir de la démocratie sur les bords du Nil.
D’ailleurs, les États-Unis sont mal placés pour prodiguer des conseils aux uns et aux autres, comme l’ont prouvé les manifestations qui ont accueilli dimanche la secrétaire d’État dans les rues d’Alexandrie. Il est loin le temps où Richard Nixon effectuait une visite triomphale (juin 1974) , deux ans après l’expulsion par Anouar Sadate des conseillers soviétiques. Tout au plus l’administration démocrate peut-elle proposer dans l’immédiat un modeste prêt de 250 millions de dollars pour les PME et œuvrer à la création d’un fonds de 60 millions pour les entreprises. On n’oubliera pas pour autant les quelque 1,3 milliard dont le principal bénéficiaire demeure l’institution militaire. Washington peut, grâce à ces largesses soigneusement dosées, se targuer ainsi de jouer un rôle modérateur dans l’évolution des rapports entre les Frères et les généraux, en attendant une issue qui permettrait aux deux protagonistes de sauver la face. Démocratiquement.
C’est démocratiquement aussi que se déroule à Tunis le congrès d’Ennahda consacré à l’avenir d’un parti qui s’est voulu dès les tout premiers jours « centriste, modéré et bannissant tout extrémisme ». Si les débats au sein des instances de cette formation, qui se situait au départ dans la mouvance des Frères musulmans égyptiens, se déroulent dans une atmosphère houleuse, c’est qu’ils mettent aux prises les chefs « historiques » et le camp des jeunes et non point les durs et les modérés. Plus encore, Rached Ghannouchi est partisan d’une ouverture sur les autres formations en prévision des élections appelées à se dérouler en mars 2013, au risque de se voir accusé de céder à des tendances hégémoniques alors qu’il ne cherche, soutient-il, qu’à unifier les rangs.
Quoi qu’il en soit, on chercherait en vain dans toutes ces querelles des relents d’un totalitarisme auquel résistent les salafistes eux-mêmes. Comme si, passées l’ère du colonialisme franco-britannique puis celle de la dictature militaire (Abdel Nasser, Saddam Hussein, Kadhafi...), le monde arabe se prenait à découvrir les bienfaits d’un dialogue politique trop timide encore pour se doter du qualificatif de démocratique. Heureux présage quand même.


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