Aujourd’hui nous assistons au phénomène inverse. La psychose de la « guerre civile » est exploitée à la moindre occasion. On ne fait plus rien, on ne décide plus rien par crainte de la « guerre civile ». La guerre civile passe sa vie à nos portes, elle n’a même plus besoin de frapper, elle agit par défaut. Puissamment. Nous voilà pareils à des enfants à qui l’on agite le spectre du Croquemitaine dès qu’ils s’avisent de réclamer ne serait-ce que le plus élémentaire de leurs droits : une justice plus juste, des lois plus équitables, surtout pour les femmes, sans parler de l’électricité, de l’eau et des infrastructures. On a beau être naïf, manipulable, vulnérable au souvenir de ce cauchemar, on se dit que tout de même, il y a quelque chose de suspect dans cet épouvantail qu’on nous agite pour justifier l’inertie de l’État.
À moins que la guerre ne soit héréditaire, ce qui reste à prouver, rien ne justifie cette insistance des leaders à évoquer la guerre civile pour un oui et pour un non. C’est toxique, contre-productif, malsain. Et cela démontre une malveillance intolérable, une intention de remuer à bon marché la lie des petites mafias de quartier, des caïds de venelles, des désœuvrés et des délinquants à la petite semaine. Et non, ces gens-là ne sont pas des « civils ».
Les civils, soit la majorité d’entre nous, s’acquittent de leur part, payent leurs impôts, améliorent ce qu’ils peuvent de leur société et de leur environnement. Les Libanais sont dynamiques, créatifs, entreprenants, ce n’est plus à démontrer. Que reçoivent-ils en échange de leurs efforts et de leur foi en leur pays? Que rien ne soit entrepris pour justifier leur contribution serait un moindre mal. Mais qu’ils soient ainsi maintenus par leurs propres édiles sous la menace d’une guerre – ou d’une dérive sécuritaire – est proprement scandaleux. Car « prévenir », au sens où l’entendent nos dirigeants, n’a plus une connotation de prévention mais de menace directe.
On en veut à ceux qui, en 1970, ont vu venir mais n’ont rien fait pour arrêter le désastre. Comment pardonner à ceux qui, aujourd’hui, surexploitent la psychose dans l’espoir qu’advienne – et revienne – la tragédie qui couvrirait leurs forfaits? Ou pire, qui complairait à leurs commanditaires ?

