La scène se passe chez Lucien George, à la veille de l’ouverture du Salon du livre francophone de Beyrouth. Directeur littéraire aux éditions Plon, Jean-Claude Simoën, sans doute l’un des éditeurs les plus érudits de Paris, se met à parler des orientalistes, un sujet qu’il maîtrise à merveille. Soudain, parmi les convives, un homme d’un certain âge, cigarette au coin des lèvres, lui donne la réplique. Les deux invités conversent pendant une heure, discutent à bâtons rompus, dissertent avec aisance sur l’Orient et ses voyageurs. Jean-Claude Simoën est subjugué par la culture encyclopédique de son interlocuteur, impressionné par son intelligence. « Qui est cet homme ? » demande-t-il enfin, intrigué. « Ghassan Tuéni », lui répond-on. Il reste sans voix. Il savait, par ouï-dire, que le personnage était brillant. Il venait d’en avoir la démonstration.
Succès et tragédies
Brillant, Ghassan Tuéni l’a toujours été. Diplômé de l’université de Harvard, cet élève de Charles Malek enseigne très tôt à l’Université américaine de Beyrouth, puis prend la direction du journal fondé par son père. Benjamin des députés, vice-président de la Chambre, il vit alors une double passion : le journalisme et la politique, suivant ainsi l’exemple de Michel Zaccour, le fondateur d’al-Maarad, qui affirmait : « Le journalisme est compatible avec la députation et ne la contredit pas. Le premier, par la plume, me permet de servir mon pays ; la seconde, par la parole, me permet de servir mon peuple. » Proche du PPS (qu’il quitte en 1947 et dont il ne partagera plus les idées), il s’insurge contre le simulacre de procès qui, en 1949, condamne à mort le chef du parti, Antoun Saadé, et passe deux mois et vingt jours en prison à cause de ses prises de position. C’est de cette époque que date son engagement pour la liberté, un combat qu’il poursuivra avec conviction et ténacité : « Le secret de ma liberté, expliquera-t-il plus tard, c’est de ne rien demander au pouvoir, de ne rien lui devoir, et d’être dans une position où le pouvoir ne peut rien contre moi. Je me suis tenu à ce principe, ma vie durant, même si je l’ai payé parfois au prix fort. On m’a craint, parce qu’on a craint le journal que mon père et moi avons érigé comme une forteresse face aux intimidations de tous ordres. » En 1954, il rencontre Nadia Hamadé, fille d’un nationaliste arabe, Mohammed Ali Hamadé, et d’une Auvergnate agrégée de grammaire. Elle est belle et cultivée : il décide de l'épouser. Mais elle est druze. Pour la société libanaise conservatrice et rétrograde, pareil mariage est inconcevable. Le couple tient bon et se marie. Le bonheur est de courte durée : le premier enfant né de cette union, Nayla, décède à l’âge de sept ans, plongeant Nadia dans une douleur sans nom. La poésie la sauve. Elle écrit en français des textes d’excellente facture, bientôt publiés par Dar an-Nahar, la maison d’édition créée « avant tout pour elle » par un mari conquis par son talent.
Nommé ministre de l’Information et de l’Éducation nationale (poste autrefois occupé par son père !), Ghassan Tuéni se brouille avec le président Frangié qui ne donne pas suite à ses projets de réforme et démissionne après « cent jours au pouvoir », titre d’un fascicule qu’il publie aussitôt. Nommé ambassadeur du Liban à l’ONU en 1977, Ghassan se rend avec sa femme à New York. Là, pendant cinq ans, malgré ses problèmes de santé, il défend au mieux la cause libanaise et, en mars 1978, à l’issue d’une intervention au cours de laquelle il lance son vibrant : « Laissez vivre mon peuple ! », obtient à l’arraché le vote de la résolution 425 du Conseil de sécurité – devenue « la colonne vertébrale de la politique étrangère du Liban » – qui exige le respect par Israël de l’intégrité territoriale du pays du Cèdre. « Le journaliste que je demeurais essayait constamment de convaincre le diplomate d’emprunt que j’étais devenu de l’autre vérité : la vérité vraie, parce que réelle et concrète », se souviendra-t-il dans ses Mémoires. En juin 1983, nouvelle tragédie : Nadia s’éteint, victime d’un cancer. Elle reposera auprès de sa fille, dans les jardins de la demeure familiale baptisée, selon son souhait, « La Maison du poète ».
En 1985, devenu le conseiller du président Amine Gemayel, Ghassan Tuéni publie en français, aux éditions Lattès, Une guerre pour les autres, rédigé avec l’assistance d’un futur grand écrivain, Amin Maalouf, qui commençait alors sa carrière au Nahar, et préfacé par Dominique Chevallier. Le 13 janvier 1987, nouveau drame : son fils Makram est victime d’un accident de la route à Paris. Dans ses affaires, on découvre des carnets de poésie. Suivant l’exemple de sa mère, Makram taquinait la muse… « Ce fut le troisième naufrage de ma vie », dira Ghassan Tuéni. Il y en aura un quatrième : l’assassinat de son fils Gebran, en décembre 2005. Commet survivre à ce drame ? Ghassan puise dans sa foi le courage de rester debout. Soutenu par Chadia, sa seconde épouse, modèle de dévouement, et par son beau-frère et complice, Marwan Hamadé, il poursuit son combat et est élu d’office député de Beyrouth au siège que son fils occupa de juin à décembre 2005. Handicapé par la maladie, mais toujours attentif à tout, il décède le vendredi 8 juin 2012 à l’aube dans la chambre 929 de l’AUH, après 38 jours de lutte contre la mort.
Un esthète francophone
Le départ de Ghassan Tuéni laissera sans doute un grand vide. Intellectuel engagé, « pacifiste guerrier », il avait le don d’analyser toutes les situations avec perspicacité et, fort de son expérience et de sa vaste culture, réfléchissait différemment des autres. Homme d’opinion et de pouvoir, il a fait du quotidien an-Nahar le journal le plus libre, le plus sérieux et le plus influent du monde arabe. Recteur de l’université de Balamand de 1990 à 1993, il a multiplié les conférences, réunies dans un recueil publié en 1992. Passionné d’art, amateur d’icônes et ardent défenseur du patrimoine libanais, il a édité de nombreux beaux livres, publié un album sur la mythique place des Canons et un livre sur l’indépendance, devenu un classique, initié le projet de restauration de la cathédrale Saint-Georges des Grecs-Orthodoxes de Beyrouth, et encouragé la construction d’une annexe au musée Nicolas Sursock dont il était le président. C’était aussi, malgré ses études en anglais et ses chroniques en arabe, un francophone convaincu : poète précoce (ses poèmes en français ont été réunis dans un recueil intitulé Une vieille poésie d’enfance, 1940-1943), éditeur et rédacteur en chef du quotidien Le Jour fondé par Michel Chiha, éditeur de L’Orient-Le Jour de 1970 à 1991, il avait lui-même publié plusieurs livres en français dont un ouvrage d’entretiens avec Jean Lacouture et Gérard Khoury, intitulé Un siècle pour rien (éditions Albin Michel), et, en guise de testament, Enterrer la haine et la vengeance (paru chez le même éditeur en 2009). Officier de la Légion d’honneur, il avait lancé, aux éditions Dar an-Nahar une excellente collection réunissant les œuvres complètes d’éminents auteurs d’expression française, comme Georges Schéhadé, Chucri Ghanem, Fouad Gabriel Naffah, Evelyne Bustros et, bien entendu, Nadia Tuéni, devenue une figure essentielle de la poésie francophone...
« Mon sillon ? Le voilà. Ma gerbe ? La voici », écrivait Victor Hugo dans Veni, vidi, vixi. Le sillon de Ghassan Tuéni fut droit ; sa gerbe est bien fournie. Nul personnage, dans l’histoire du Liban contemporain, n’aura joué rôle plus prépondérant dans la vie culturelle du pays ; nul mieux que lui n’aura illustré le courage du Libanais, capable, contre vents et marées, de garder le front haut !
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