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À La Une - Commémoration

Nassir el-Assaad, ce héros modeste

Les hommages ont plu hier pour commémorer le quarantième de Nassir el-Assaad, l’un des principaux architectes du printemps de Beyrouth. Un héros modeste, parti en mai dernier comme il a vécu, dans la discrétion absolue des vrais maîtres, la rage au cœur, la cohérence dans la peau.
Bas et lourd, le ciel l’est sans conteste depuis que Nassir el-Assaad n’est plus. Las de cet éternel retour inéluctable de la violence, le cœur du journaliste a lâché le soir où les combats fratricides ont pris d’assaut les rues de Beyrouth. Inéluctable ? Justement, non. C’est à force de le répéter, d’une manière presque obsessionnelle, à tous ceux qui pouvaient l’entendre mais n’en faisaient pas suffisamment pour éviter le pire, que le cœur du journaliste a finalement « explosé ».
Depuis le départ du « bey », l’esprit de discorde se précise. Les pneus brûlés de mai font tous les jours des petits. Les incidents se multiplient. Le langage de la haine fleurit. Les assassins ont repris du service : les blaireaux parmi eux – ceux qui se font arrêter par amateurisme – sont repêchés par une justice bien étrange. Les autres s’amusent maintenant à rendre service à domicile, Boutros Harb a d’ailleurs failli en faire l’amère expérience jeudi matin. Jamais l’air de Beyrouth n’a été aussi irrespirable, l’atmosphère aussi suffocante, aussi détestable. Le boucher de Damas, lui, continue son œuvre avec la complicité tantôt active/tantôt passive du monde entier. Même Arafat, oui, même Arafat, Nassir bey, va être arraché à son repos éternel. Une tentative d’assassinat, qu’ils disent. Comme Rafic Hariri. Comme ton ami Samir Kassir. Et un peu, aussi, comme toi, finalement. Assassinat à petit feu.
Tout cela, cette non-odeur incolore de mort, comme dirait Burroughs, était nettement perceptible hier dans le quarantième pour Nassir el-Assaad, une cérémonie marquée par une grande émotion mal contenue, même aux premiers rangs : visages congestionnés, larmes qui se veulent discrètes mais néanmoins impossibles à retenir... L’impression que l’irréparable s’est produit, qu’un des rares morceaux de conscience du pays s’en est allé, et qu’il y a pourtant encore tant à faire.
L’un des miracles de Nassir el-Assaad, dans la mort comme dans la vie, aura été hier de ressusciter l’espace d’un instant le 14 mars 2005 dans son esprit solidaire, combatif, éthique. C’est ainsi que Walid Joumblatt a dépêché l’un de ses meilleurs tribuns, le ministre Ghazi Aridi, pour rendre, en son nom, un hommage magnifique, exceptionnel à son grand ami, compagnon de route de Kamal, son père. Signe de reconnaissance tout particulier, le chef du PSP a dépêché un autre de ses ministres, Waël Abou Faour, aussi pour l’occasion. À n’en point douter, le cœur du bey de Moukhtara était hier fidèle à l’ami disparu.
L’allocution de Joumblatt/Aridi est lapidaire. Joumblatt rappelle la constance, le courage et la sincérité de Nassir bey, sa lutte incessante contre la tutelle syrienne, et se lance ensuite dans une tirade contre le retour des assassinats. « Voilà que la série des assassinats est de retour, comme s’ils (...) n’avaient rien appris. Tuer nous fait mal et nous fait perdre des leaders, mais il ne peut entamer une volonté ou tuer une cause. Ils ont tué Kamal Joumblatt, et le voila plus fort, aujourd’hui. Ils ont tué Rafic Hariri et les Libanais se sont rassemblés... », dit-il. Et d’appeler à « un accord entre toutes les parties sur des principes, en l’occurrence le rejet des attentats et la promotion des clivages politiques sur base d’idées et de programmes ». Non sans lancer des piques contre l’usage des armes au plan interne, les blocages de routes, et le CPL...
La solidarité contre les attentats et la nécessité de se mobiliser pour y faire échec sera le thème récurrent de la cérémonie, au même niveau, d’ailleurs, que la solidarité avec le peuple syrien contre les massacres commis par le régime. Ce sont les points principaux du discours d’Ahmad Hariri. « Les massacres du régime syrien et du tueur qui assassine son peuple sont insupportables ! » dit-il. Et de s’adresser aux tueurs locaux : « Le sang de Rafic Hariri et des martyrs ne vous a-t-il donc pas suffi ? L’envie de tuer a-t-elle pris le dessus sur la raison et la conscience ? Pourquoi insistez-vous à enraciner la haine dans nos cœurs ? »
C’est ensuite un hommage tout particulier que rend Eddy Abillamaa, représentant Samir Geagea, à Nassir el-Assaad. Dans une allocution surtout digne et éthique, il qualifie le journaliste disparu de « chevalier de la révolution du Cèdre ». « Ce qui le singularisait, c’est qu’il n’était pas à la recherche de distinctions à accrocher à son veston », a-t-il dit, saluant le sens de l’autocritique et le courage exemplaire de son camarade du secrétariat général du 14 Mars dans sa lutte pour la vraie justice, la liberté, la finalité de la personne humaine.
Plusieurs autres se succèdent à la tribune pour célébrer la mémoire du grand journaliste et militant, tels le mufti Ali el-Amine, lyrique et humble, le collaborateur au quotidien al-Moustaqbal, Georges Bkassini, en verve, ou encore l’ambassadeur de Palestine au Liban, Achraf Dabbour, solennel.
L’aspect humaniste de Nassir, c’est son frère, Hadi, qui le met superbement en relief, dans un style sobre et dépareillé. C’est l’hommage de la famille au grand frère, au père, à l’époux aimant. Et un serment renouvelé, sincère, mais ferme, de suivre ses pas pour un Liban meilleur.
Mais l’instant paroxystique est celui où l’autre « bey rouge », l’alter ego de Nassir el-Assaad, Samir Frangié, prend la parole. Image troublante, émouvante, que celle d’un homme s’inclinant majestueusement, par les mots, devant le souvenir de son plus vieux compagnon de route, son « frère d’esprit » et d’élection. D’une voix calme et ferme, Samir Frangié assène une véritable leçon de politique dans ce qui reste probablement son plus beau discours à ce jour. Mais point de résignation dans les propos de Frangié. Plutôt une certaine exaspération, devant l’incapacité des Libanais à négocier le tournant – et l’opportunité – de l’effondrement du régime syrien. Lui à son tour évoque l’extrême humilité de son camarade, dans un pays « livré aux ego surdimensionnés ».
« La fin du régime syrien (avec tous ses projets destructeurs) doit marquer le début de la renaissance du Liban », a-t-il martelé, sage et impérial. « Pour que le rêve et l’œuvre de Nassir s’accomplissent. » Prophétique ?
Bas et lourd, le ciel l’est sans conteste depuis que Nassir el-Assaad n’est plus. Las de cet éternel retour inéluctable de la violence, le cœur du journaliste a lâché le soir où les combats fratricides ont pris d’assaut les rues de Beyrouth. Inéluctable ? Justement, non. C’est à force de le répéter, d’une manière presque obsessionnelle, à tous ceux qui pouvaient l’entendre mais n’en faisaient pas suffisamment pour éviter le pire, que le cœur du journaliste a finalement « explosé ». Depuis le départ du « bey », l’esprit de discorde se précise. Les pneus brûlés de mai font tous les jours des petits. Les incidents se multiplient. Le langage de la haine fleurit. Les assassins ont repris du service : les blaireaux parmi eux – ceux qui se font arrêter par amateurisme – sont repêchés par une...
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