Clifford May, président de la Foundation for the Defense of Democracies, estime que l’expression « printemps arabe » n’est pas née d’une analyse mais d’un sentiment d’optimisme. Certains, dit-il, ont jugé que l’immolation de Mohammad Bouazizi constituait en quelque sorte une réédition du soulèvement de Prague, en 1968, et des réformes initiées alors mais rapidement étouffées par l’entrée des chars soviétiques. Il rappelle à ce propos que les Américains veulent voir dans chaque révolutionnaire un nouveau George Washington ou un Thomas Jefferson. Mais, pour lui, dans le monde arabe ces jours-ci, une forme de despotisme en remplace une autre.
Une thèse développée par Joshua Stacher, qui parle, dans un livre, d’« autocrates adaptables » et explique, dans un récent article publié par l’International Herlald Tribune, « comment l’armée a remporté la présidentielle égyptienne ». Pour ce professeur de sciences politiques à l’université de Kent State (Ohio), le pouvoir exécutif dans les pays de la région est structuré de manière telle que les contours des soulèvements à venir sont par avance tracés, de même que leur issue.
Plus que jamais, à l’heure où d’aucuns voient un peu partout le succès de l’islamisme, se pose la question de savoir si les Frères musulmans et les salafistes sortent effectivement vainqueurs des soubresauts auxquels l’on assiste, et dans l’affirmative dans quelle mesure, à quel prix et jusqu’à quand.
Précurseurs en la matière, les Tunisiens vivent depuis quelque temps une sorte de seconde révolution avec la confrontation entre le parti Ennahda et les groupes ultraconservateurs, peu enclins à adopter des principes, qualifiés par eux d’« occidentaux », comme le pluralisme religieux et les droits de l’homme. Si la formation conduite par Hamadi Jebali, majoritaire au sein du gouvernement, s’est déjà prononcée contre l’adoption de la charia, elle n’en a pas moins ordonné la fermeture d’une exposition jugée offensante pour la religion mais, dans le même temps, interdit de prêche un dirigeant salafiste qui réclamait la peine capitale pour l’artiste.
En Égypte, on a vu comment le bras de fer entre les Frères musulmans et le Conseil suprême des forces armées a tourné à l’avantage de ce dernier, malgré une écrasante victoire des Ikhwane aux législatives puis à la présidentielle. La Constitution a été rapidement suspendue, l’Assemblée nationale dissoute, le chef de l’État dépouillé de l’essentiel de ses prérogatives et son rôle réduit à celui de simple figurant. Le tout sans coups de feu, sans lâchers de méharistes dans les rues, mais au contraire avec moult promesses que le verdict des urnes allait être respecté et la transition s’opérer en douceur.
Qu’il soit difficile, voire impossible d’accepter des compromis sans se compromettre, on le constate tous les jours. L’habileté de l’autorité en place, civile ou militaire, a consisté jusqu’à présent à recourir à l’homéopathie plutôt qu’à la chirurgie. C’est que l’heure n’est plus aux pronunciamientos mais plutôt aux palabres. On feint de donner du mou pour mieux ferrer le poisson. Face à la tactique du judoka – faire en sorte que l’attaque se retourne contre l’adversaire plutôt que de la contrer –, les islamistes ont raison de se sentir piégés. Piégés et impuissants. Des décennies durant, leur terrain de combat avait été le social. Assurer aux ménagères des produits de première nécessité, ouvrir des dispensaires pour les soins médicaux, couvrir les frais de scolarité des enfants, tout cela leur a permis de gagner la reconnaissance et les voix des électeurs. Les voici désormais transformés en administration publique capable de fournir ces services. De plus, devenus les dirigeants d’aujourd’hui, les opposants d’hier se trouvent exposés à subir l’usure du pouvoir et – bien plus grave – à être débordés par les extrémistes (el-Qaëda ou salafistes). On a vu comment, à propos des derniers incidents en Tunisie, Ayman el-Zawahiri a saisi l’occasion pour jeter l’opprobre sur Ennahda, coupable selon lui d’avoir « trahi la religion ».
Il y a longtemps, n’en déplaise à Georg Büchner, que la révolution ne dévore plus ses propres enfants, préférant plutôt les pousser vers les sommets. Le « mal aigu des montagnes » : les alpinistes connaissent bien ce malaise, dû à une diminution de la densité atmosphérique, elle-même résultant d’une incapacité à s’adapter à un changement trop rapide d’altitude. Et quand le premier de cordée se trouve être l’adversaire...
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