Il n’est pas seulement fatigué, le citoyen. Il est las. Désespéré. Désabusé, surtout. Dégoûté de cette classe dirigeante qui souffre d’incapacité chronique et qui n’en finit pas de l’utiliser pour s’étriper à longueur de journée.
Au fil des ans, il avait pris son mal en patience, le citoyen. Il avait appris à rebondir, à s’adapter à toutes les situations. Même les plus désespérées. Les pannes de courant répétées, il les avait acceptées sans broncher. Ses soucis budgétaires et ses fins de mois difficiles, il avait réussi à jongler avec, pour se procurer un minimum de courant électrique auprès de générateurs privés, histoire de s’assurer une vie décente. À prix d’or, bien évidemment. Avec tous les désagréments qui allaient avec, comme le bruit, la pollution, le nombre restreint de kilowatts, la hausse régulière des tarifs, les caprices des distributeurs.
Les choses allaient cahin-caha, mais elles roulaient... Il ne se plaignait pas trop, le citoyen, ou si peu. Il avait fait de la débrouille sa seconde nature ; de la résilience, sa principale qualité... avec tellement de pudeur.
Car il gardait espoir, le citoyen, que les choses iraient mieux très bientôt, comme l’avait promis ce gouvernement fanfaron, mais qui a visiblement démissionné. Il espérait surtout une solution radicale et définitive à cette endémique pénurie de courant, qui n’avait que trop duré. Une sorte de plan miracle, quoi ! N’était-il pas grand temps que prenne fin la crise de l’électricité au pays du Cèdre ?
Aujourd’hui, trop, c’est trop. En deux décennies, rien n’a évolué d’un pouce. Bien au contraire. Le citoyen n’entrevoit même pas une sortie de crise. Mais il n’en peut plus de ce rationnement injuste et aléatoire, alors qu’il continue de débourser des fortunes tous les mois pour avoir la possibilité de boire de l’eau fraîche, de faire actionner son climatiseur, de regarder sa télévision le soir ou tout simplement d’allumer quelques lampes. S’il figure parmi les plus privilégiés, bien entendu.
Ses espoirs d’un règlement de la crise de l’électricité ont été douchés. Douchés par l’inertie d’une classe dirigeante imperméable aux souffrances du peuple. Douchés par ces interminables heures de noir absolu qui ont essoufflé même les générateurs les plus performants.
Que de gâchis ! Que d’aliments jetés à la poubelle! Que de personnes bloquées en dehors de chez elles parce que incapables de monter à pied plusieurs étages ! Que d’enfants condamnés à réviser leurs leçons à la bougie en cette période d’examens !
Du nord au sud, de petits mouvements de grogne éclatent ici ou là. Désordonnés, mal structurés, indisciplinés même. Ils brûlent des pneus, exhibent quelques armes, se rendent impopulaires. Le dossier de l’électricité est pourtant une cause nationale, qui unit l’ensemble des Libanais. Ne mérite-t-il pas que tous les citoyens se retrouvent et manifestent leur colère et leur désapprobation, ensemble, en une grande marche organisée et pacifique ?


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