Journaliste, écrivain, éditeur, homme politique, ambassadeur, député, ministre : une telle multitude et variété de casquettes eut amplement suffi, sans doute, à faire de Ghassan Tuéni un personnage d’exception. C’est toutefois d’avoir brillé jusqu’au génie dans chacun de ces champs d’action qui en fait véritablement un géant : espèce devenue bien rare dans un pays où, au fil des tourmentes, la médiocrité a déferlé sur la vie publique.
Ardent patriote et démocrate, fascinant debater plaidant inlassablement pour l’évolution et le progrès, Ghassan Tuéni a contribué, à partir de son bureau, à faire et défaire des présidents. On lui doit deux résolutions onusiennes d’une importance capitale pour notre pays et plus d’une de ces formules lapidaires affirmant le droit à la vie d’un Liban que déchirent les guerres des autres. C’est surtout le charismatique doyen de la presse libanaise et arabe, le mentor de générations entières de journalistes, que nous pleurons cependant à L’Orient-Le Jour dont il fut, des années durant, le grand timonier. Au jeune aspirant, frais émoulu de l’université, qu’était en 1965 l’auteur de ces lignes – et qui croyait embrasser une carrière faite surtout de voyages dans les lieux les plus exotiques – il lançait, effaré : Détrompez-vous, c’est une vie monacale qui vous attend en réalité. D’avoir vu, par la suite, ce mythique bourreau de travail abattre ses seize heures quotidiennes et trouver tout de même moyen d’effectuer des rondes de nuit pour s’assurer que tout allait normalement, aux presses comme à la rédaction, m’en a vite convaincu.
Hors de toute affliction professionnelle, nous pleurons amèrement aussi un grand frère que la vie a comblé d’honneurs et accablé, dans le même temps, de malheurs. La maladie a arraché à Ghassan Tuéni une fillette et puis son épouse, la brillante femme de lettres Nadia ; son fils cadet Makram a été victime d’un accident mortel ; et c’est en martyr de l’indépendance, lâchement assassiné, qu’a disparu son fils aîné et successeur à la tête du quotidien an-Nahar, Gebran : toutes tragédies endurées avec un courage, une dignité, une noblesse, une grandeur qui forcent le respect.
Tant de coups du sort ne pouvaient que finir par miner le plus résistant des organismes. C’est littéralement un sang d’encre que distillent indifféremment la passion d’écrire et les cataclysmes que peut réserver l’existence. Il reste que Ghassan Tuéni nous a quittés une première fois le jour où il a signé le dernier de ses percutants articles, où la ruine d’un corps rebelle à une lucidité demeurée intacte l’a contraint à clôturer plus d’un demi-siècle de flamboyance éditoriale. C’est avec le tendre, l’admirable soutien de son épouse Chadia que le vieux lion a engagé avec la maladie son ultime combat. Vendredi à l’aube, il accédait à cette rive où la souffrance est inconnue, où l’encre ne sèche jamais.
Issa GORAIEB
À La Une - L’Éditorial De Issa Goraieb
Un sang d’encre
OLJ / le 10 juin 2012 à 01h08


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