Il est difficile de comprendre ce qui se passe actuellement sur la scène libanaise, ou en tout cas de prévoir ce qui peut se passer au cours des prochains mois. La lecture la plus logique serait de dire qu’il y a actuellement une course entre deux projets contradictoires : l’un poussant vers la déstabilisation du pays afin de peser sur les développements en Syrie et accélérer la chute du régime de Bachar el-Assad, et l’autre au contraire voulant maintenir la stabilité en attendant de voir venir. Ce qui est sûr, c’est que plus personne ne conteste le lien étroit entre la situation en Syrie et celle au Liban, ainsi que l’influence réciproque que les deux pays exercent l’un sur l’autre.
La succession d’événements qui se sont produits récemment au Nord et à Beyrouth ainsi que l’enlèvement des onze pèlerins chiites à quelques kilomètres de la frontière syro-turque montrent en tout cas qu’il existe un plan pour provoquer une discorde entre sunnites et chiites au Liban, dans le but d’affaiblir et de discréditer le Hezbollah et de faciliter ainsi la création d’une zone tampon au Nord où l’opposition pourrait circuler en toute liberté. De fait, au cours des derniers affrontements, le Nord a failli devenir une zone échappant au contrôle de certaines institutions de l’État, notamment l’armée libanaise, alors que l’incendie de certains biens appartenant à des alaouites dans des quartiers sunnites à Tripoli a constitué une escalade dans le sillage de l’approfondissement du fossé entre les sunnites et les alaouites, en prélude à une discorde plus élargie. Pourtant, non seulement les affrontements se sont arrêtés, mais le gouvernement semble en plus avoir repris en main la situation, alors que l’armée, un moment considérée comme indésirable, s’est de nouveau déployée dans les quartiers sunnites. Un miracle ?
Un cheikh tripolitain, qui connaît bien sa ville, a une autre explication. Selon lui, ce qui a empêché Tripoli de se transformer totalement en base arrière de l’opposition syrienne, c’est d’abord la volonté des habitants qui ont montré clairement qu’ils ne voulaient pas d’une nouvelle guerre et surtout pas d’un affrontement entre pro et antiopposition syrienne dans leur ville. Il y a eu aussi le fait que les groupes islamistes qui constituent les principaux alliés de l’opposition syrienne au Nord ont réagi avec sagesse en refusant d’entraîner la ville vers la guerre, sachant qu’en plus des alaouites de Jabal Mohsen, il existe de nombreux groupes prorégime syrien au Nord qui n’accepteraient pas facilement de céder la région à l’opposition syrienne. Certes, il existe encore des groupes islamistes qui continuent de militer en faveur de l’idée de la « zone tampon », mais les principales formations ont compris le message de la population et ne veulent pas que le sang libanais soit versé inutilement.
Enfin, le troisième facteur qui a permis le retour à la stabilité, même fragile, à Tripoli et au Nord réside dans la réaction sage du Premier ministre Nagib Mikati qui s’est empressé de multiplier les contacts en vue de rétablir l’ordre. M. Mikati, qui considère que toute
déstabilisation de Tripoli et du Nord en général est une attaque personnelle contre lui, a mobilisé tous les moyens possibles pour que les parties en conflit reviennent au langage de la raison. Il a mis à contribution le mufti de la ville ainsi que tous les notables soucieux d’éteindre les incendies, et il a lui-même effectué des contacts avec les groupes islamistes. Certains lui ont ainsi reproché d’avoir accueilli presque en héros le jeune islamiste arrêté par la Sûreté générale puis libéré par la justice, Chadi Mawlaoui, tout comme d’autres lui reprochent de ne pas prendre clairement et fermement position en faveur de l’armée lorsque celle-ci est soumise à un flot d’accusations. Mais selon ses proches, le principal souci de Mikati est d’abord de faire baisser la tension sur le terrain, même s’il faut pour cela conclure quelques compromis. D’ailleurs, c’est bien lui que cheikh Salem Raféi (une des principales figures islamistes de Tripoli) a remercié après la remise en liberté de Mawlaoui et après la décision du Conseil des ministres d’exécuter des projets de développement dans la ville. Mikati a ainsi fait d’une pierre deux coups. D’une part, il cherche à absorber la vague de colère dans la rue en essayant de récupérer certains groupes islamistes, et d’autre part, il les éloigne du courant du Futur puisque, en principe, ils ont la même base populaire et qu’il a tout à gagner sur le plan électoral en se rapprochant d’eux.
Un quatrième facteur est aussi intervenu : il consiste dans le fait que de plus en plus de Tripolitains se plaignent de l’omniprésence de l’opposition syrienne dans leur ville. Si la grande majorité des habitants est hostile au régime d’Assad – dont elle a eu à pâtir pendant des années –, elle ne souhaite pas pour autant une tutelle de l’opposition. Celle-ci a donc besoin de « paravents » libanais pour agir dans la ville...Or de moins en moins de formations islamistes acceptent de jouer ce rôle.
Pour toutes ces raisons, le calme est donc revenu à Tripoli. Mais il s’agit d’un calme précaire et fragile, qui pourrait être ébranlé à la moindre secousse. En effet, face à tous ces facteurs qui jouent en faveur de l’accalmie, certains groupes, encouragés par des parties arabes et internationales, continuent de vouloir utiliser la scène du Nord pour faire pression sur l’intérieur syrien. Ces parties et leurs parrains profitent du fait que l’administration américaine est actuellement presque paralysée par la campagne électorale présidentielle pour faire avancer leurs pions. L’administration américaine encourage certes l’augmentation des pressions sur le régime syrien, mais ne veut pas se laisser entraîner dans une guerre, ni dans tout événement qui pourrait provoquer des bouleversements majeurs en cette période de transition. Le refus de toute nouvelle aventure militaire pourrait se poursuivre ou être modifié après l’élection présidentielle. Mais d’ici là, les deux options doivent rester possibles. C’est pourquoi les ingrédients d’une nouvelle guerre existent au Liban, tout comme l’hypothèse du maintien de la stabilité. Tout dépendra au final de la volonté étrangère, mais aussi de l’attitude des Libanais eux-mêmes.
La succession d’événements qui se sont produits récemment au Nord et à Beyrouth ainsi que l’enlèvement des onze pèlerins...

