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Nos lecteurs ont la parole

Bain de choses

Hala MOUBARAK
Un bain de soleil. Un bain d’été. Un bain de misère surtout. Un bain tout court. Une douche froide pour nous réveiller. Pour nous secouer. Pour nous rendre moins comateux, plus vifs, moins lâches.
Un bain de n’importe quoi. Un bain de tant de choses. De choses qui s’entassent et qui nous pèsent. Qui pèsent aux uns et pas aux autres. Qui brisent notre dos, qui nous enchaînent sur place.
Un seul bain pour deux camps. Les riches et les pauvres. Les très pauvres même. Les nouveaux pauvres face aux très riches. 5 % contre 95 %. Deux pour une même baignoire. Une même mare aux canards. Les vacances, l’été, le soleil qui nargue.
Le prix du pain qui nous rend fou. Le petit fromage qui ne peut nourrir une famille. La tartine à prendre au collège. La mère de famille qui cache ses larmes derrière la porte du frigo. Dilemme social. Malaise. Crise de nerfs. Grèves ouvrières. Pour ouvrir des portes fermées depuis des lustres. Pour parler de ces choses qui nous rendent plus humains, et moins misérables. Grève des enseignants. Grève générale. Le pays en agonie. Le pays sur chaise roulante, handicapé, pourri jusqu’à la moelle. Pays de tout et de rien. Même pays dans un même bain. Même populace sous la même eau. Sous le même soleil.
C’est l’été. L’été des vacances. L’été de ceux qui nous viennent des pays arabes pour dépenser trois sous cinquante et raviver notre économie. De ceux qui viennent du Canada et qui nous voient derrière les choses essentielles de la vie. De ceux qui nous arrivent du Brésil déjà bronzés et qui nous regardent avec des yeux tout ronds.
Et l’on se demande pourquoi... Nous sommes bien, vous ne trouvez pas ? Image sociale. Magnifique cadre à faire semblant. À porter les masques de tout le monde est heureux, épanoui, du tout le monde est gentil. À cacher les malaises socio-économiques dérisoires dans des pots de confiture faits maison. Passe-moi le beurre chéri. Nous sommes riches... malgré la carte de crédit qui crie et menace, et le frigo vide vingt jours sur trente en attendant le salaire.
Trouver un appartement hors de la portée de nos bourses. L’immobilier grimpe de plus en plus vite. Grimpe jusqu’à l’Everest. Mais quand donc va-t-il s’arrêter ? Reprendre un peu son souffle. Respirer. Quand va-t-on récupérer un peu de bon sens et de normalité? Quand les poules auront des dents, quand il pleuvra des cochons roses. L’été, les fêtes, les cérémonies, les festivités... Avec le soleil, le bain des événements se fait un plaisir à nous rendre un peu plus cons que les années précédentes. Premières communions et zaffé. Petite fille en robe blanche à la place de la mariée. Et pour la mariée c’est dix zaffé qui arrivent avec des milliers de dollars à dépenser en feux d’artifice. Si la riche voisine à la villa a fait comme ça, je vais faire pareil en mieux. En mille fois mieux. Même si je vais saigner papa. Papa me fera plaisir. Et pourra se pavaner, cigare cubain au bec, devant ses amis. Et dire haut et fort : j’ai fait mieux que monsieur le ministre qui mariait sa fille la semaine dernière. La différence est triste à voir. Monsieur le ministre a puisé dans les caisses de l’État. Papa quant à lui va prendre un prêt bancaire qui viendra s’ajouter aux trois prêts précédents. C’est toute la différence. Se marier en s’endettant. S’acheter une maison en s’endettant. Concevoir un enfant en s’endettant.
Bain de superficialité. Bain de mal-être. Bain de trop. C’est l’été, et tout est permis.
Jusqu’aux conflits interreligieux, jusqu’aux bêtises politiques, entre ce qu’il faut dire et ne pas dire, entre gros mots et hypocrisies amicales de sous la table. Entre fusils et machettes dans les rues de Tripoli. Ça sent la guerre.
Bain de guerre. Bain de sang. Barbe salafiste. Humeur macabre. Humour inexistant.
Trop... trop de choses qui nous rendent de moins en moins intelligents. Trop de choses qui nous éloignent de l’amour, de l’amitié, du partage, de l’intellect. Trop de choses qui nous attirent vers le luxe, le matérialisme et le superflu.
Bain de choses. Bain de dollars à jeter par la fenêtre au lieu d’investir dans des écoles publiques, des refuges pour femmes, des orphelinats. C’est le paraître qui prend toutes les places. Qui va même contre soi, et s’impose aux autres.
Envers et contre tout. C’est l’été. Chemises sans manches et robes en organdi. Deux pour un seul bain, une même identité. Libanais, Libanaises. Riches et pauvres dans la même cuvette, et les mêmes embouteillages du matin. Un bain. Bain de tout, bain de guerre endormie. Bain de silence, contre une poignée de dollars pour que l’on se taise encore un peu. Juste le temps des prochaines élections. Le cadre qui fait office de carte postale est toujours magnifique. C’est le goût de Beyrouth dans notre palais. Magnifique Beyrouth qui s’effrite sous mes yeux. Le contenu fait mal aux yeux. Le contenu de notre réalité. De notre quotidien. Mais l’été est là, comme toujours. Étincelant été sous mes pieds. Le peuple a faim, certes – et 5 % bronzent ou s’en iront bronzer à Cannes. Tout fait mal. Bain de cris. Bain de révolte que l’on avorte malgré nous et contre nous. Bain de choses à dire et à déclarer. Bain de censures. Bain de connerie à satisfaire. Bain de vérités. Oui, tout fait mal, mais...
...La misère est moins pénible au soleil.

Hala MOUBARAK
Un bain de soleil. Un bain d’été. Un bain de misère surtout. Un bain tout court. Une douche froide pour nous réveiller. Pour nous secouer. Pour nous rendre moins comateux, plus vifs, moins lâches.Un bain de n’importe quoi. Un bain de tant de choses. De choses qui s’entassent et qui nous pèsent. Qui pèsent aux uns et pas aux autres. Qui brisent notre dos, qui nous enchaînent sur place. Un seul bain pour deux camps. Les riches et les pauvres. Les très pauvres même. Les nouveaux pauvres face aux très riches. 5 % contre 95 %. Deux pour une même baignoire. Une même mare aux canards. Les vacances, l’été, le soleil qui nargue. Le prix du pain qui nous rend fou. Le petit fromage qui ne peut nourrir une famille. La tartine à prendre au collège. La mère de famille qui cache ses larmes derrière la porte du frigo....
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