Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole - Figures Du Dialogue

II.- Théologie plurielle et fécondation éducative

Antoine MESSARRA
Il ressort des interventions et des débats au cours du colloque international organisé par l’USJ sur le thème : « Figures du dialogue » l’exigence de boussoler, d’institutionnaliser et de pédagogiser le dialogue dans ses trois sphères interreligieuse, culturelle et publique (voir L’Orient-Le Jour du 30 mai 2012).
On ne dégage pas du colloque des recommandations adressées à d’autres, à des tiers, proches ou lointains, mais des perspectives d’action par les participants eux-mêmes et par les institutions dont ils relèvent. Ce qui réalise en effet les objectifs, c’est l’application, avec l’exigence que le dialogue « s’élève et aussi se rabaisse pour parler à la population » (Mohammad Nokkari). Dialoguer n’est pas argumenter, complaire, ratiociner. Les pionniers du dialogue « font de leur idée une action » (Miguel Angel Ayuso Guixot, Italie). On dit que les idées mènent le monde. Oui, les idées et non des cogitations désincarnées « de ceux qui n’osent pas ». Dans toutes les figures décrites, « la parole s’incarne dans une institution, dans une parole dialoguée » (Antoine Courban). Toute idée qui ne se concrétise pas par une institution périt (Hisham Nashabé).
Deux axes ressortent des interventions et débats sur la sphère du dialogue interreligieux et celle de la vie publique :
1. Quelle théologie vécue du dialogue, à la fois enracinée mais pour l’avenir ? On distingue entre trois voies dans le débat interreligieux : « la théologie vécue de l’exclusion, de l’inclusion, et la théologie pluraliste ». On relève que « chaque expérience de foi est authentique » (Antoine Fleyfel) et que « Dieu est le jâmi’, rassembleur, et il nous rassemble » (Maurice Borrmans, France). On cite Salim Ghazal : « J’écoute la voix du Dieu unique qui parle en moi. L’amour de Dieu nous rassemble et nous exhorte à l’amour du prochain » (Mgr Cyrille Bustros). Plus loin encore : « Dans nos différences, il y a une miséricorde de Dieu » (Miguel Angel Ayuso Guixot, Italie).
On déplore que des organisations islamiques au Liban et ailleurs engagent moins d’initiatives que des organisations chrétiennes en matière de dialogue interreligieux. La réponse : « Il est de notre devoir aujourd’hui de passer de la disponibilité à davantage d’initiative » (Mohammad el-Sammak). Il faudra que les religions retrouvent leur spiritualité, leur âme. Selon Theillard de Chardin, « ce qui s’élève converge ».
On précise que « l’islam n’a pas de dogmatisme théologique », que le refrain de religion-État est un artifice sans fondement. En outre, « les druzes constituent une communauté de soudure » (cheikh Sami Abilmona).
2. L’autre perspective d’action porte sur la fécondation culturelle et éducative des figures du dialogue dans les écoles et les universités. L’héroïsme n’est pas exclusivement guerrier et militaire. Les guerriers eux-mêmes, défenseurs de la souveraineté, de l’État de droit et des libertés, ont besoin de bâtisseurs de ponts comme, dans le cas de la Suisse, Gertrud Kurz, Henri Dunant, Guillaume-Henri Dufour (Peter Gautschi, Suisse). On cite le célèbre pédagogue suisse Heinrich Pestalozzi : « Autant je vis bientôt que les circonstances font l’homme, autant je vis tout aussitôt que l’homme fait les circonstances, il a en lui-même une force de les orienter diversement selon sa volonté. Pour autant qu’il le fait, il prend part à la formation (Bildung) de lui-même et à l’influence des circonstances qui agissent sur lui. » Comment construire et transmettre une mémoire collective et partagée ? Le souci d’être vrai, concret, et de se concentrer sur des cas et d’interpeller les élèves (Peter Gautschi, Suisse) constituent des moyens pédagogiques (Salim Daccache).
Le patrimoine de bâtisseurs de ponts est-il aujourd’hui transmis dans les écoles et les universités, au Liban et dans les autres pays arabes ? Les nouveaux programmes d’histoire ont paru au Journal officiel libanais, avec l’approbation unanime du Conseil des ministres et de toutes les grandes institutions éducatives au Liban (décret no 3 175 du 8/6/2000, Journal officiel no 27 du 22/6/2000, pp. 2 195-2 114). Les blocages relèvent de la polémique.
Les institutions éducatives au Liban qui disposent d’un grand potentiel humain assument la responsabilité de trop attendre de l’État. Oui, l’État encadre, polarise, diffuse et soutient. Mais c’est l’État despotique qui produit des livres pour endoctriner une population contrainte à la docilité. Pourquoi les plus grandes institutions éducatives chrétiennes et musulmanes, celles qui comptent le plus grand nombre d’élèves, ne prennent pas l’initiative de produire non pas nécessairement un livre mais, dans une étape expérimentale, des documents didactiques de soutien ? Il s’agit en effet de préparer des politico-historiens et des intellectuels en chambre aux impératifs d’une culture de la mémoire collective et partagée.

***
Le colloque a éclairé et tracé le chemin pour d’autres. On relève : « C’est un rêve que nous avons vécu. Nous avons semé ce que des gens de pouvoir n’ont pas réussi à réaliser. C’est un modèle, une école pour les pays arabes et pour le monde » (Hisham Nashabé). C’est « notre mission dans la région » (Mgr Cyrille Bustros). Il en découle un devoir de gratitude, car l’apport de bâtisseurs de ponts a constitué un réservoir pour l’avenir, la provision qui a assuré la survie du Liban. Il s’agit maintenant de cultiver l’immunité, la culture de prévention, en communiquant aux nouvelles générations ces figures, un mode d’emploi.
Pour que le Liban soit un centre de dialogue interreligieux et interculturel et un exemple de gestion démocratique du pluralisme, il faut cibler le dialogue engagé, l’institutionnaliser, s’opposer à toute instrumentalisation et dérive.

Antoine MESSARRA
Professeur
Membre du Conseil constitutionnel
Il ressort des interventions et des débats au cours du colloque international organisé par l’USJ sur le thème : « Figures du dialogue » l’exigence de boussoler, d’institutionnaliser et de pédagogiser le dialogue dans ses trois sphères interreligieuse, culturelle et publique (voir L’Orient-Le Jour du 30 mai 2012). On ne dégage pas du colloque des recommandations adressées à d’autres, à des tiers, proches ou lointains, mais des perspectives d’action par les participants eux-mêmes et par les institutions dont ils relèvent. Ce qui réalise en effet les objectifs, c’est l’application, avec l’exigence que le dialogue « s’élève et aussi se rabaisse pour parler à la population » (Mohammad Nokkari). Dialoguer n’est pas argumenter, complaire, ratiociner. Les pionniers du dialogue « font de leur idée...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut