Les chefs libanais seraient-ils au fond de grands sentimentaux, tout aussi prompts à se donner l’accolade, la larme à l’œil, qu’à se sauter à la gorge tels des coqs de combat ? Trop beau pour être tout à fait vrai ! Car cette généreuse nature ne se manifeste que fort rarement, elle ne dure que l’espace d’un bref moment et c’est au galop que revient la nature, la vraie celle-là, faut-il croire hélas.
Ce folklorique chaud et froid, on vient de l’observer une fois de plus avec le rapt, par des rebelles syriens, d’un groupe de chiites qui s’en revenaient en autobus d’un pèlerinage en Iran. Ressentie comme une atteinte à l’intégrité et la dignité du pays, l’affaire a aussitôt suscité, comme il se doit, un bel élan de solidarité nationale, tant le spectre de l’enlèvement et de la séquestration continue, des décennies après la fin de la guerre, de hanter l’esprit de chaque épouse, de chaque mère libanaise. Les témoignages de sympathie ont afflué de toutes parts. L’ancien Premier ministre Saad Hariri a offert son avion personnel pour le rapatriement, tenu à tort pour acquis, et ce geste a été publiquement salué par le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah. Il n’en fallait pas plus pour que l’on se mît à parler allègrement d’union sacrée, de dégel politique et d’autres heureux développements.
Le happy end se faisant attendre, le doute s’est installé et la méfiance a repris ses droits, alimentée qu’elle était par un flot d’indications contradictoires et d’allusions peu innocentes sur les dessous présumés de cette affaire. Pour certains, les pèlerins compteraient ainsi dans leurs rangs au moins un responsable militaire du Hezbollah soupçonné, de surcroît, d’avoir pris part à l’entraînement des spadassins du régime : accusation qui revêtait une gravité accrue au lendemain de l’effro-yable tuerie de Houla. Que le chef du Hezbollah, dans son discours de la semaine dernière, ait trouvé moyen d’adresser hommages et remerciements au président Bachar el-Assad n’aurait pas trop été apprécié, en outre, par les ravisseurs.
Pour d’autres, par contre, les innocents otages seraient la proie de viles manœuvres, déployées à des fins d’extorsion et de chantage par plus d’un service de renseignement hostile. Il s’est même trouvé des voix pour insinuer que l’opération, savamment montée, avait aussi pour objet d’offrir un rôle en or massif à Hariri, l’homme qui a ses entrées chez les Turcs, qui ne fait pas secret de sa sympathie pour les rebelles syriens, mais à qui l’on devrait, au bout du compte, d’avoir ramené les gars à la maison...
De quelle fraction de la révolution syrienne les ravisseurs relèvent-ils, quelles sont leurs exigences, quelle puissance régionale fait-elle (ou ne fait-elle plus) office de médiateur ? L’actuelle confusion ne doit pas faire oublier aux Libanais le plus important, qui est, pour leur pays, la nécessité de se prémunir contre les flammèches échappées du brasier syrien tout proche. La Syrie est à un tournant, avertissait hier un Kofi Annan horrifié par la boucherie de Houla où ont péri plus de cent personnes, pour près de la moitié des enfants écrasés sous les obus ou sommairement exécutés à l’arme blanche, comme l’ont clairement constaté les observateurs de l’ONU.
À cette ignominie, de nombreuses capitales, et non des moindres, ont réagi en expulsant les ambassadeurs syriens accrédités auprès d’elles. Cela ne risque évidemment pas de se produire au Liban, où le président de la République prônait une fois de plus, hier, une neutralité positive face aux événements de Syrie. Mais quand survient l’horreur suprême, de quelle neutralité peut encore accoucher la conférence du dialogue national convoquée pour bientôt par le chef de l’État ? Et comment le peu digne silence officiel peut-il espérer couvrir la muette – et néanmoins criante – vérité surgie de la bouche des enfants que l’on a égorgés à Houla ?
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Ce folklorique chaud et froid, on vient de l’observer une fois de plus avec le rapt, par des rebelles syriens, d’un groupe de chiites qui s’en revenaient en autobus d’un pèlerinage en Iran. Ressentie comme une atteinte à l’intégrité et la dignité du pays, l’affaire a aussitôt suscité, comme il se doit, un bel élan de solidarité nationale, tant le spectre de l’enlèvement et de la séquestration...


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