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À La Une - Le Point

En attendant l’autre printemps

La scène se passe « au milieu de nulle part », dirait un Américain, en l’an 2012, mais elle pourrait s’être produite des centaines d’années plus tôt ou plus tard, sous le plus fallacieux des prétextes comme pour la plus valable des raisons. Une femme, plusieurs hommes, des badauds. Les hommes, des « moutawiaa », ou police religieuse, qui intiment à la femme l’ordre de quitter le centre commercial parce qu’elle arbore des ongles laqués de rouge. Elle hurle afin d’être entendue de tous : « Je ne sortirai pas. Cessez donc de me suivre. Et puis, observez les autres femmes, celle-ci par exemple dont on voit les cheveux. » Elle conclut sur un ton de défi : « Souriez à la caméra, je suis en train de vous filmer. »
L’esclandre, qui figure sur YouTube, a déjà été visionnée par plus d’un million 150 000 personnes. L’histoire aurait pu s’arrêter là. Eh bien, non, et c’est là que réside le véritable scandale : sur les milliers d’internautes qui commentent l’affaire, ils sont une majorité à condamner « l’effrontée » et quelques-uns seulement à applaudir son exploit – car c’en est un, dans un monde où les représentantes du sexe faible sont interdites de sortie sans un mari, un frère. Il y a un an, une militante s’était filmée au volant de sa voiture dans les rues de Khobar, pour l’exemple. Mal lui en prit. Elle a été arrêtée sous l’accusation de « troubles à l’ordre public ».
Franchissons la mer d’Arabie. Dans le nord du Pakistan, rapporte une dépêche de l’Agence France Presse, quatre femmes et deux hommes ont été condamnés à mort par les autorités religieuses locales au motif qu’ils ont (on est saisi d’horreur) chanté et dansé lors d‘un mariage. Fort heureusement, la police veillait, qui a pris les pécheresses sous sa protection. Les chanteurs-danseurs, eux, ont sagement choisi le maquis. Petite précision qui n’est pas sans importance : il s’agirait, dit-on, d’une querelle entre tribus ennemies, dont l’une n’a pas trouvé de moyen plus efficace pour « salir » la réputation de l’autre.
À ce propos, avons-nous oublié l’époque, pas si lointaine, où des crimes dits d’honneur étaient commis, dont les victimes étaient « punies de leur inconduite », précisaient les rapports de police ? Et que la France – mais cela est une autre histoire – avait dû attendre de Gaulle et la Libération (1944) pour rétablir le droit de vote des femmes que la Révolution avait aboli ? À titre indicatif, dans les îles Pitcairn (quatre îlots en fait, d’une superficie totale de 47 kilomètres carrés, habités par quelque 250 descendants des mutins du Bounty), le suffrage féminin est légalisé depuis... 1838.
Aujourd’hui, le quinquennat Hollande peut se prévaloir de réussir la parité parfaite, soit un gouvernement de 34 membres dont la moitié appartient à la gent féminine ; plusieurs pays ont à leur tête des présidentes de la République ou du Conseil ; mais ailleurs – suivez mon regard –, l’épouse a besoin de l’autorisation de son conjoint pour voyager, elle ne peut donner sa nationalité à ses enfants ni postuler certains postes.
Elles sont plus nombreuses qu’on ne le croie à se mouvoir – on n’ose écrire « à évoluer » – à l’intérieur d’un cercle vicieux dont, de gré ou de force, elles sont prisonnières. Elles n’osent réclamer, par crainte de jouir d’une liberté soudainement acquise, semblables en cela à ces femmes girafes du territoire Ndebélé d’Afrique du Sud ou de Mae Hong Son de Thaïlande qui ont peur de se retrouver privées des anneaux qui enserrent leur cou.
Étrange situation que celle-là, où l’on voit fleurir en plusieurs contrées arabes, ailleurs aussi, les bourgeons d’un timide printemps sans observer pour autant une quelconque amélioration de la condition féminine. Il y a un an presque jour pour jour, l’admirable Mai Yamani s’en étonnait dans un article retentissant publié par l’agence Project Syndicate sous le titre : « À quand le tour des femmes saoudiennes ? » « Elles étaient visibles au premier plan, écrit-elle, s’exprimant sans détour et avec éloquence, présentes chaque jour, brandissant des caricatures des dictateurs et réclamant des changements en faveur de la démocratie. » Et quid de leur condition à elles ?
Manal al-Charif, c’est le nom de l’impudente surprise au volant d’une voiture, a inspiré des milliers de ses consœurs qui avaient organisé « une journée de conduite » demeurée – est-il besoin de le préciser? – sans résultat. Au plus fort des manifestations de la place al-Tahrir, des Cairotes et des étrangères ont été harcelées, enlevées, arrêtées, fouillées sans que leurs cris n’alertent une opinion publique encline à voir trop souvent dans leurs compagnes des Jezabel qui méritent de rôtir dans les flammes de l’enfer.
Pendant que, hélas pour longtemps encore, les « gardiens de la vertu » continueront de sourire à la caméra.
La scène se passe « au milieu de nulle part », dirait un Américain, en l’an 2012, mais elle pourrait s’être produite des centaines d’années plus tôt ou plus tard, sous le plus fallacieux des prétextes comme pour la plus valable des raisons. Une femme, plusieurs hommes, des badauds. Les hommes, des « moutawiaa », ou police religieuse, qui intiment à la femme l’ordre de quitter le centre commercial parce qu’elle arbore des ongles laqués de rouge. Elle hurle afin d’être entendue de tous : « Je ne sortirai pas. Cessez donc de me suivre. Et puis, observez les autres femmes, celle-ci par exemple dont on voit les cheveux. » Elle conclut sur un ton de défi : « Souriez à la caméra, je suis en train de vous filmer. »L’esclandre, qui figure sur YouTube, a déjà été visionnée par plus d’un million...
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