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À La Une - Le Point

Si différent et pourtant...

Il arrive souvent que les dessins de presse en disent plus long que tous les articles. Celle-ci représente, dans un bureau de vote, deux fonctionnaires installés derrière l’urne ; un homme, sur le point d’y déposer son bulletin, les interroge, hilare : « Et le second tour, ce sera place al-Tahrir, n’est-ce pas? » La question sous forme de nokta en dit long sur l’état d’esprit des Égyptiens en ce jour I d’une consultation à nulle autre pareille. Pensez donc, il s’agit d’une première. Au fil des siècles, le pays a vu défiler des pharaons, des sultans, des rois et des militaires, ces derniers au nombre de trois ayant gouverné durant le demi-siècle passé. Mais jamais par le passé le bon peuple n’avait été convié à émettre une opinion. Cette fois, après une interminable valse-hésitation de plusieurs semaines, il devra choisir le futur président parmi une brochette comprenant deux islamistes (Abdel Moneim Aboul Foutouh et Mohammad Morsi) et deux hommes de l’ancien régime (le dernier chef de gouvernement de l’ère Moubarak, Ahmad Chafiq, et l’ancien ministre des Affaires étrangères Amr Moussa). Aucun des neuf autres candidats ne représente un réel danger pour ces quatre poids lourds, sauf imprévu de dernière minute qui prendrait le visage de la (pas si) Grande Muette. Celle-ci, arbitre de la compétition, n’entendant en aucun cas renoncer aux mille et un privilèges dont elle bénéficie depuis 1952, en contrepartie sans doute du sacrifice auquel elle a consenti en donnant au pays ses trois derniers dirigeants.
Scène vécue dans une rue du Caire, hier matin : un trentenaire pressé d’accomplir son devoir d’électeur tente de doubler la longue file d’attente lorsqu’il est rappelé à l’ordre par Hamdine Sabbahi, candidat de gauche converti au nassérisme : « Les choses ont changé. Tout le monde désormais doit faire la queue. » La révolution est-elle vraiment en marche ? En fin de compte, c’est à cette question que la consultation – appelée à se poursuivre aujourd’hui et à reprendre les 16 et 17 juin si entre-temps aucun concurrent n’a obtenu la majorité absolue au premier tour – est appelée à répondre. C’est d’elle que dépendra le nouveau départ – ou le nouvel échec – de la République née du coup d’État des officiers libres conduits par Gamal Abdel Nasser. Que l’Égypte vire carrément islamiste (théoriquement improbable, mais quelqu’un irait-il jusqu’à le parier ?) ou qu’elle opte pour une forme de démocratie à la sauce du Nil, qu’elle achève de rompre avec Israël, quitte à raviver à l’égard de l’entité sioniste des sentiments de haine de plus en plus évidents, ou qu’elle reconduise de facto un traité vieux de trente-trois ans et c’est la physionomie de l’ensemble du Proche-Orient qui s’en trouvera changée. Or d’un sondage réalisé par la BBC il ressort qu’au sein de la population les sentiments anti-israéliens ont fait un bond de 7 pour cent par rapport à l’année dernière, atteignant les 85 pour cent. Dans une autre étude, entreprise par le Pew Research Center, il se dégage une large majorité de 61 pour cent en faveur de l’abrogation pure et simple de l’accord de paix. Sur ce terrain miné, Chafiq avance prudemment. « Si je suis prêt à me rendre à Tel-Aviv ? Mais bien sûr que oui », dit-il. Avant de s’empresser d’ajouter : « À condition que les intentions de la partie adverse soient bonnes. » De l’autre côté de la palette, le ton est sensiblement différent, allant de la dénonciation de « l’ennemi » (Aboul Foutouh) à un appel à la révision du document de 1979 (Amr Moussa), en passant par cette bien curieuse proposition avancée par Morsi : l’établissement en Palestine d’un État arabe avec Jérusalem pour capitale mais aussi le respect des engagements pris à Washington par Anouar Sadate et Menahem Begin.
Aujourd’hui, c’est l’économie, bien plus qu’une nouvelle Constitution, encore moins les rapports avec l’État hébreu, qui figure en tête des préoccupations de l’homme de la rue. Depuis le déclenchement de la révolte populaire, les réserves (36 milliards de dollars) ont fondu comme neige au soleil, le chômage a bondi au-dessus du seuil des 25 pour cent, principalement parmi les jeunes dont 60 pour cent ont moins de 30 ans, l’inflation trotte allégrement vers le « double digit » et la valeur de la monnaie est sur une pente déclive. Pourtant, l’Égypte est loin d’être un pays pauvre. Elle dispose d’importants gisements de pétrole et de gaz, l’infrastructure touristique a résisté à l’usure des mois de crise et sa position géographique entre l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique en font un partenaire de premier plan.
Quel que soit le nom qui sortira des urnes, il est peu probable qu’il puisse venir à bout de tous les problèmes de la vie quotidienne. En définitive, la démocratie sans le pain ne peut représenter qu’un bien maigre et provisoire palliatif.
Il arrive souvent que les dessins de presse en disent plus long que tous les articles. Celle-ci représente, dans un bureau de vote, deux fonctionnaires installés derrière l’urne ; un homme, sur le point d’y déposer son bulletin, les interroge, hilare : « Et le second tour, ce sera place al-Tahrir, n’est-ce pas? » La question sous forme de nokta en dit long sur l’état d’esprit des Égyptiens en ce jour I d’une consultation à nulle autre pareille. Pensez donc, il s’agit d’une première. Au fil des siècles, le pays a vu défiler des pharaons, des sultans, des rois et des militaires, ces derniers au nombre de trois ayant gouverné durant le demi-siècle passé. Mais jamais par le passé le bon peuple n’avait été convié à émettre une opinion. Cette fois, après une interminable valse-hésitation de plusieurs...
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