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À La Une - L'impression De Fifi Abou Dib

Les eaux de mai

Une chute d’eau, une source, n’importe où au Liban, maintenant, quelques jours encore avant les grandes chaleurs. Afqa par exemple. L’eau jaillit par tous les pores du flanc rocheux, par l’énorme grotte circulaire, mais aussi d’autres fissures non loin, tout aussi violente, bouillonnante, pure écume. Par moments, au bord de la gorge, elle a des reflets d’un vert subtil et mystérieux, on dirait d’aigue-marine. Puis elle s’écrase en traçant des arcs-en-ciel à travers les embruns. Dans son Enquête aux pays du Levant (1914), Maurice Barrès évoque ce site fascinant où « la présence de la divinité est certaine ». Il parle surtout des cortèges de bacchantes qui se formaient précisément au printemps pour aller à la rencontre des sources d’Adonis. Il raconte le passage de « la horde sacrée des joueurs de flûte et de cymbales, des hurleurs, des danseurs et des échevelées entourant leurs prêtres qui, demi-nus, se tailladaient le corps à coups de coutelas ». Il signale aussi cet arbre à vœux, ce pistachier sauvage, « seul survivant du bois sacré qui toujours avoisinait les temples ». Les femmes, musulmanes et chrétiennes, continuent à y suspendre des bouts de chiffons dans l’espoir qu’un dieu, allez savoir lequel, se penche pour les écouter.
Il a généreusement neigé cet hiver et la fonte n’en est que plus spectaculaire. La force de l’eau coupe le souffle en ces lieux consacrés par des générations d’habitants. Ce geste de l’eau qui s’élance des fonds obscurs vers la lumière, vers soi, vers la terre des animaux et des hommes est le geste même du don sans retenue. On est juste sans mots, tantôt écrasé, tantôt soulevé par cette puissance qui vous enveloppe et vous sature. Le grondement formidable impose le silence. La lumière captive de l’eau vous aveugle. La terre se manifeste en senteurs vertes, minérales, insolites. On est enveloppé d’une nuée glacée qui sèche aussitôt qu’elle vous embue, laissant sur les vêtements sombres des particules cristallines dont le goût, au bord des lèvres, semble sucré. Alors on a envie de hurler avec les bacchantes et de la danser, cette sarabande barbare, parce qu’un je-ne-sais-quoi dans l’énergie de l’eau, dans la souriante violence de la terre qui se donne, a crevé en vous d’autres sources inconnues. Le pistachier sauvage n’est pas loin, parmi les ruines du temple détruit par son propre dieu. Il n’y avait pas de chiffons aux branches, ce jour-là. Peut-être n’y en aura-t-il plus.
Tandis que, pauvres citadins émus à la seule vue d’une capucine au détour d’un terrain vague, nous sommes presque à genoux au pied de cette majesté, arrive un riverain avec sa voiture. La route est certes crevassée malgré un souvenir d’asphalte, mais on est bien loin de ces « épouvantables routes de montagne où l’on croit vaciller au-dessus des précipices » dont parle Renan. L’homme donc. Il s’arrête. Ouvre son coffre, l’air pénétré. Il en sort un seau et une éponge, retrousse ses manches et son pantalon, et procède. Le plus trivialement du monde, il lave son véhicule dans ces eaux surnaturelles. On ne devrait pas tutoyer la beauté.
Une chute d’eau, une source, n’importe où au Liban, maintenant, quelques jours encore avant les grandes chaleurs. Afqa par exemple. L’eau jaillit par tous les pores du flanc rocheux, par l’énorme grotte circulaire, mais aussi d’autres fissures non loin, tout aussi violente, bouillonnante, pure écume. Par moments, au bord de la gorge, elle a des reflets d’un vert subtil et mystérieux, on dirait d’aigue-marine. Puis elle s’écrase en traçant des arcs-en-ciel à travers les embruns. Dans son Enquête aux pays du Levant (1914), Maurice Barrès évoque ce site fascinant où « la présence de la divinité est certaine ». Il parle surtout des cortèges de bacchantes qui se formaient précisément au printemps pour aller à la rencontre des sources d’Adonis. Il raconte le passage de « la horde sacrée des joueurs de...
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