À l’âge de ces bientôt bacheliers, nous avions appris une expression qui, prise au sens littéral, avait une sacrée charge anxiogène : la fuite des cerveaux. On pouvait faire des cauchemars à l’idée de ces masses grasses, grises et tourmentées, montées sur pattes et grouillant aux frontières. Ou alors à imaginer des crânes vides et secs, envahis de toiles d’araignées, quoi d’autre, leurs cerveaux les ayant désertés. Ces vanités médiévales, dans un pays comme le Liban qui n’a pas (encore) d’autre ressource que sa jeunesse – et précisément ses « cerveaux » – crient plus que jamais de vérité. Il est vrai que le niveau d’instruction, d’éducation surtout, a beaucoup baissé dans ce pays qui se prévalait des meilleurs classements régionaux. Mais il se maintient à un degré suffisamment respectable pour que les diplômés des universités libanaises, publiques ou privées, continuent à fournir en cols blancs de bon rapport les entreprises du Golfe ou d’ailleurs. Ne leur demandez pas pourquoi ils partent. Ils vous répondront invariablement qu’il n’y a rien à faire ici. Il n’y a même pas l’envie de faire, tant ils sont convaincus que seule l’appartenance à l’un ou l’autre courant politique peut leur procurer du travail, et encore, au prix de leur liberté de penser.
Est-ce cela que nous leur proposons ? S’enrôler ou partir? Bêler avec les bêlants, applaudir au discours du chef ou faire la queue au consulat ? Certes, le tableau est caricatural mais il n’est pas bien loin de la réalité. Les parents eux-mêmes préfèrent les savoir à l’étranger. Ailleurs leur semble bien moins dangereux qu’ici. Entre le risque de guerre permanent, la démence routière (« insécurité » est trop faible), la démotivation qui ouvre la voie à toutes les dérives, la valeur du travail qui se perd dans des entreprises très souvent désorganisées où des salaires de misère justifient autant l’incompétence que la flemmardise, décidément, on leur souhaite plus reluisant.
Quand nous étions en guerre, nous rêvions du jour où les combats s’arrêteraient. Quand les armes ont mis la sourdine, nous avons fait des projets. Le temps a passé sans qu’un seul responsable ne se préoccupe des besoins réels des citoyens. Nos rêves s’étiolent, se réduisent au strict vital. À la justice, par exemple, nous rendons grâce d’avoir encore son appareil, même si d’appareil c’est vraiment le plus simple. Hollande promet de se poser à chacun de ses actes la question : « Est-ce juste ? » Messieurs nos éternels dirigeants, nos usants, nos lassants à force d’être les mêmes, saurez-vous un jour remplacer vos ambitions par une réelle vision ? Vos actes sont-ils justes ?

