Il est des réalités tellement pathétiques, tellement insupportables qu’elles finissent par devenir drôles. Ou du moins, finit-on par les trouver drôles : face au sordide, aux injustices en tout genre, et plutôt que l’ulcère permanent et la colère de chaque instant, il y a le sourire – mais pour combien de temps...
Tout le monde le sait : au Liban, il y a les Libanais de première catégorie et puis les autres : ceux de deuxième, de troisième ou d’ixième zone. Au Liban, il y a, par exemple, ceux qui paient leurs factures d’électricité (ou leur taxe de mécanique, ou un quelconque impôt) et ceux qui s’en dispensent – avec le sourire. Il y a, par exemple, ceux qui enflamment treize rues à la douzaine parce que des comédiens ont caricaturé le secrétaire général du Hezbollah, leader politique par excellence, et ceux qui savent se contenter, au maximum, de lever un sourcil désapprobateur lorsqu’un patriarche maronite, autre grande figure politique, subit le même traitement. Il y a ceux qui ont le droit de transformer le centre de la cité en camping géant pour protester pendant plus d’un an contre l’application de la Constitution en dynamitant l’économie de tout un pays, et ceux qui se font tabasser lorsqu’ils plaident pour un seul et même livre d’histoire, scientifique et honnête. Au Liban, il y a ceux qui respectent la loi, la subissent parfois, et ceux qui la transgressent au quotidien, forts de l’assurance que rien ne pourrait leur arriver. Au Liban, il y a ceux qui habitent des quartiers ou des zones ouverts aux forces de sécurité et ceux qui dépendent exclusivement des tee-shirts noirs chargés d’imposer leur discipline. Il y a, aussi, ceux qui risquent soit la mort, soit la faillite parce qu’ils servent ou consomment de l’alcool, comme la loi, naturellement, les y autorise. Il y a ceux qui ont le droit de porter des armes et/ou d’en abuser à l’aveuglette, et ceux qui comprennent que c’est un monopole institutionnel. Au Liban, il y a ceux qui continuent de croire en la suprématie, aussi bancale soit-elle, d’un État, aussi déliquescent soit-il, et ceux qui sont pratiquement payés, en livres libanaises, (pétro)dollars ou rials iraniens, pour le saper heure par heure.
Cela porte un nom : cela s’appelle fédérations. Ou cantons.
Pire encore : il y a l’insulte. Celle faite à des millions de Libanais, toutes communautés confondues, qui ont rasé les murs pendant trente ans. Qui ont été au mieux aplatis sous des tonnes de morgue, de suffisance ou d’exactions diverses ou variées, au pire, assassinés. Des millions de Libanais écrasés par une occupation et une annexion tous azimuts imposées par les forces syriennes des Assad père et fils, et (brillamment) relayées pendant des décennies par des vassaux locaux qui n’ont pas eu besoin, certes, d’un Antoine Lahd pour les fédérer, mais qui étaient tout aussi collabos que ce général dévoyé et ses hommes.
Que le 25 mai soit un jour férié, un jour de fête nationale, un jour célébré du Nord au Sud et d’Est en Ouest comme la date, éminemment précieuse, du retrait des soldats israéliens du territoire libanais en l’an 2000, est chose bénie, férocement nécessaire. Que le 26 avril, en revanche, n’ait pas été élevé au même rang est une indignité furieusement inadmissible : la Syrie a autant laminé le Liban qu’Israël.
Cela par contre n’a définitivement rien de drôle.
Les Parlements syrien de l’après-Assad et libanais de 2013, comme la France et l’Allemagne de l’après-Hitler, auront certainement à cœur de réparer cette immense injustice – une parmi tant d’autres, certes...
Ce sera au moins cela de fait.


Nous ne sommes pas aux temps de : kaff il habib zbib !
13 h 44, le 28 avril 2012