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Économie

Le problème du paternalisme libertaire

Par Raghuram RAJAN

Raghuram Rajan, ancien économiste en chef du FMI, est professeur de finance à la Booth School of Business de l’université de Chicago. Il a écrit un ouvrage intitulé Fault Lines: How Hidden Fractures Still Threaten the World Economy.

On peut avancer de nombreux arguments à l’encontre du paternalisme de l’État : non seulement il restreint le choix individuel (par exemple celui de ne pas souscrire une assurance-maladie, sujet débattu actuellement aux USA) et interdit aux individus de faire leur propre expérience, mais l’histoire montre que les idées dominantes sont souvent erronées. Et comme l’État essaye habituellement d’appliquer ces idées, les conséquences peuvent être désastreuses car elles sont démultipliées par son pouvoir coercitif très étendu.
La régulation financière en est une bonne illustration, car c’est une forme de paternalisme. Aux USA, le faible risque attribué aux tranches senior des titres adossés sur des hypothèques en a fait des instruments attractifs pour les banques en raison des bénéfices relativement élevés qu’ils promettaient. Mais ils se sont révélés très risqués malgré leur réputation. Et parce que le régulateur les avait décrétés sûrs, beaucoup trop de banques en ont acheté en trop grand nombre, les rendant encore plus risqués quand elles ont voulu les vendre toutes au même moment.
On peut citer bien d’autres exemples du danger du pouvoir tous azimuts du paternalisme étatique. Quand je vais en voiture vers Chicago, je passe à coté de quartiers constitués de tours d’habitation à vocation sociale qui étaient initialement destinées à être la réponse miracle aux problèmes des sans-abri, de la pauvreté, du chômage et du crime. Aujourd’hui, ces logements sont considérés comme le meilleur moyen de concentrer et de perpétuer ces maux.
Non seulement ces quartiers sont à bonne distance des lieux de travail, mais comme le nombre de familles stables et de personnes qui ont un travail régulier est très limité, on n’y trouve guère de modèles de réussite pour guider les jeunes. Aussi, beaucoup sortent du droit chemin.
La tendance actuelle est d’intégrer les ménages pauvres dans des quartiers prospères. Des conséquences inattendues apparaîtront sans doute plus tard, et du fait du pouvoir de l’État, elles seront de grande ampleur.
Néanmoins, une certaine dose de paternalisme est nécessaire à une société civilisée. La cotisation retraite est une forme paternaliste d’économie forcée des travailleurs pour leurs vieux jours, ce qui les empêche de consommer et d’économiser à leur guise. Ce système existe en partie parce que les individus savent qu’une société civilisée ne laissera jamais les anciens sans un minimum. Aussi, ils sont contraints d’économiser pour éviter qu’ils n’abusent du système (n’économisant pas pendant leur jeunesse, sachant que la société leur assurera un minimum quand ils seront âgés). De la même manière, l’achat obligatoire d’une assurance-maladie prévu par la loi d’Obama est une tentative d’empêcher les jeunes et les personnes en bonne santé de ne pas s’assurer et de se tourner vers l’État seulement quand ils en auront besoin.
Est-il possible de bénéficier des avantages du paternalisme sans avoir à en subir son coût ? Cass Sunstein, qui travaille pour l’administration Obama, et mon collègue Richard Thaler ont écrit un livre à succès, Nudge, dans lequel ils font une proposition pour réduire notre malaise face au paternalisme. Il s’agit pour l’essentiel d’utiliser des traits de comportement pour pousser les gens à prendre des décisions qui sont dans leur propre intérêt, alors qu’ils ont en principe une complète liberté de choix. Aussi, le paternalisme libertaire élimine-t-il selon eux l’une des principales objections à l’encontre du paternalisme, à savoir qu’il restreint le choix individuel.
Ainsi, au moment de décider comment leur cotisation retraite sera gérée, la plupart des gens se contentent de l’option par défaut du plan retraite de leur employeur. Or cette option n’est souvent pas adaptée à la plupart des salariés. Par exemple, elle confie ces cotisations à des organismes de placement collectif en valeurs mobilières (les OPCVM) qui ne rapportent pas grand-chose.
Sunstein et Thaler voudraient que l’employeur propose une option de gestion par défaut qui soit plus intéressante pour la majorité, par exemple 60 % des cotisations en actions, 30 % en obligations et 10 % en OPCVM.
C’est le côté paternaliste. Le côté libertaire, c’est que le salarié peut refuser l’option par défaut. Mais comme la plupart des gens choisissent l’option par défaut, c’est le choix paternaliste de l’employeur qui l’emporte, et c’est pourquoi il s’agit de paternalisme libertaire.
En quoi est-ce critiquable ? C’est parce que le semblant de choix du paternalisme libertaire est illusoire. Il n’y a pas véritablement de choix parce que les individus ne choisissent pas en toute connaissance de cause. Si leur choix leur est fortement suggéré, n’est-ce pas là du paternalisme pur et simple, encore plus sinistre parce que les individus ne se rendent pas compte qu’ils sont manipulés et qu’ils ne se méfient pas ?
Une réponse qu’on peut donner est que la plupart des plans offrent déjà une option par défaut pour la gestion des cotisations retraite. Sunstein et Thaler disent simplement que cette option devrait être à l’avantage des souscripteurs, et manifestement ils ont une idée de ce qui est avantageux.
Nous sommes là au cœur du problème. En décidant de l’option par défaut, l’État ou l’employeur incite les salariés à faire le choix qui est dans l’air du temps, par exemple « acheter des actions pour le long terme ». Sunstein et Thaler estiment que c’est un meilleur choix que l’option par défaut la plus fréquente qui consiste à investir les cotisations retraite dans des OPCVM. Or cela pourrait être pire : pousser tout le monde à investir dans des actifs à risque peut être plus dangereux qu’inciter à faire des investissements de père de famille comme les OPCVM.
Y a-t-il une meilleure alternative ? Et s’il n’y avait pas d’option par défaut et que l’on rappelle aux salariés de manière de plus en plus pressante qu’ils doivent choisir comment placer leurs cotisations s’ils ne l’ont déjà fait ? On pourrait leur indiquer le choix le plus courant à titre de recommandation, accompagné d’explications, mais ce ne serait pas une option par défaut. Cela obligerait les gens à faire un choix. Certains ne suivraient pas la recommandation, ce qui bénéficierait au système en introduisant une certaine diversité et de la résilience.
Plus généralement, le défaut de certaines formes de paternalisme libertaire tient à ce que l’apparente liberté de choix qu’il offre masque un paternalisme sans retenue. Ne vaut-il pas mieux imposer une décision consciente pour limiter les conséquences des erreurs liées au paternalisme ?

© Project Syndicate, 2012.
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
On peut avancer de nombreux arguments à l’encontre du paternalisme de l’État : non seulement il restreint le choix individuel (par exemple celui de ne pas souscrire une assurance-maladie, sujet débattu actuellement aux USA) et interdit aux individus de faire leur propre expérience, mais l’histoire montre que les idées dominantes sont souvent erronées. Et comme l’État essaye habituellement d’appliquer ces idées, les conséquences peuvent être désastreuses car elles sont démultipliées par son pouvoir coercitif très étendu.La régulation financière en est une bonne illustration, car c’est une forme de paternalisme. Aux USA, le faible risque attribué aux tranches senior des titres adossés sur des hypothèques en a fait des instruments attractifs pour les banques en raison des bénéfices relativement élevés...
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