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À La Une - L’Éditorial De Issa Goraieb

Pirates vs pirates

Le président Nabih Berry n’est pas exactement ce qu’on appelle une petite nature. Tout au long de ses deux décennies de présidence de l’Assemblée, il en a vu se succéder de belles dans son domaine réservé, même s’il prenait le plus souvent le parti d’en rire. Si bas est tombé cependant le niveau des interventions parlementaires, et le dernier débat de politique générale en fait foi, que le même Nabih Berry s’est dit, jeudi, franchement dégoûté par tout ce déballage de linge sale. À la bonne heure ; mais qu’en serait-il donc du peuple qui assiste, impuissant, au pillage des ressources étatiques comme au tir croisé d’accusations infamantes dont vient d’être le théâtre la place de l’Étoile ?

Le peuple est à plaindre certes, m’écrit précisément de Nantes un lecteur franco-libanais, mais n’a-t-il pas aussi sa part de responsabilité dans cette triste, cette désespérante situation, puisque c’est lui qui élit et réélit le même et sempiternel personnel politique ? Sans doute. Il reste que même dans les sociétés les plus sclérosées, on n’arrête pas le progrès. Et le progrès – l’espérance de progrès, du moins – c’est la prise de conscience, puis la montée en puissance de la société civile. Notre pays ne manque guère d’associations, ni d’organisations non gouvernementales, même si leur action se limite, pour la plupart, au champ social. Mais il nous suffit de regarder autour de nous pour constater avec quelle célérité et quelle prodigieuse efficacité le progrès – technologique, celui-là – est venu à la rescousse de l’éveil sociopolitique.

La communication (c’est le nom poli que l’on donne à la propagande, qu’elle soit de guerre, de révolution ou de simple promotion politique) n’est plus l’apanage des journalistes, consultants en image et autres... communicateurs. Armé de sa caméra-téléphone, saturant Internet d’effroyables choses vues et même vécues, le simple citoyen, hier d’Égypte, aujourd’hui de Syrie, a pris la relève du reporter, surtout quand ce dernier est interdit d’entrée dans les pays en crise, et même maladroitement filmée, leur fruste et néanmoins précieuse production est pain bénit pour les journaux télévisés du monde entier. C’est au moyen de Facebook, de Twitter et d’autres réseaux que sont diffusés les appels à manifester, que sont mobilisées les foules. Et dans la foulée de Julian Assange, le célébrissime père de WikiLeaks, les hackers s’invitent de plus en plus souvent dans le courriel intime des tyrans et de leurs familles.

On n’en est plus ainsi à la frénésie de shopping en ligne habitant la Première dame de Syrie. À travers le condensé de quelque 3 000 messages piratés par d’anonymes militants que publiait il y a quelques jours le très sérieux Guardian de Londres, apparaît un président Assad plus que jamais en rupture avec les dures réalités qui secouent son pays et qui va jusqu’à se gausser de ses propres promesses de réforme, qu’il qualifie de lois de pacotille. Pour dissiper cette désastreuse image, le couple présidentiel devra sans doute faire mieux que d’empaqueter, devant les caméras de télévision, de la farine, du sucre et des pâtes pour les victimes des bombardements de Homs.

Pour moralement répréhensible que puisse être la pratique du piratage électronique, elle fait éminemment partie, de nos jours, de l’arsenal des populations opprimées ou frustrées, et le Liban n’échappe pas à ce phénomène. Anecdotiques peuvent paraître, bien sûr, les exploits des hackers du cru, qui, en début de semaine, investissaient, avec autant d’humour que d’insolence, non moins de seize sites web étatiques, exhortant les citoyens à se faire entendre, à protester contre l’incurie et les magouilles, lesquelles se traduisent, entre autres plaies, par le manque d’eau ou de courant électrique et la hausse du carburant et des produits alimentaires. Mais quel pied, tout de même, que de voir des pirates monter à l’abordage des flibustiers de la république !

Issa GORAIEB

igor@lorient-lejour.com.lb

Le président Nabih Berry n’est pas exactement ce qu’on appelle une petite nature. Tout au long de ses deux décennies de présidence de l’Assemblée, il en a vu se succéder de belles dans son domaine réservé, même s’il prenait le plus souvent le parti d’en rire. Si bas est tombé cependant le niveau des interventions parlementaires, et le dernier débat de politique générale en fait foi, que le même Nabih Berry s’est dit, jeudi, franchement dégoûté par tout ce déballage de linge sale. À la bonne heure ; mais qu’en serait-il donc du peuple qui assiste, impuissant, au pillage des ressources étatiques comme au tir croisé d’accusations infamantes dont vient d’être le théâtre la place de l’Étoile ?Le peuple est à plaindre certes, m’écrit précisément de Nantes un lecteur franco-libanais, mais...
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