Moment de recueillement, à Canberra, pour le président Sleiman, devant le monument dédié aux soldats australiens morts durant les deux guerres mondiales.Mark Graham/AFP
Est-ce la fatigue ou le dépaysement ? Tout ici paraît différent. Ce n’est pas seulement l’hémisphère Sud (avec tout ce que ce terme suggère en images de contrées lointaines), c’est aussi un continent isolé au milieu du Pacifique, immense et mystérieux que le président du Liban, accompagné de son épouse, de quatre ministres, de responsables sécuritaires et d’un nombre de conseillers et d’invités a choisi de découvrir pour aller à la rencontre de ces Libanais, qui des années auparavant ont choisi de partir si loin pour se construire un avenir.
Le trajet est en lui-même une grande aventure. Dix-neuf heures de vol à bord d’un avion de la MEA spécialement affrété, où pour tromper l’ennui, les ministres Samir Mokbel (vice-Premier ministre) Ghazi Aridi, Walid Daouk, ainsi que le directeur général des FSI, le général Achraf Rifi, et les conseillers présidentiels Khalil Hraoui et Naji Boustany, et l’ancien ministre Salim Wardy se sont laissé aller à quelques confidences devant les journalistes, histoire de passer le temps. Seul le ministre des Affaires étrangères Adnane Mansour n’a pas beaucoup bougé de son fauteuil. Mais les journalistes ont pu s’en donner à cœur joie en matière de questions, même si les réponses ne sont pas toujours claires.
À quelqu’un qui lui demandait à qui il laissait le Liban pendant son absence, le général Rifi a ainsi répondu : à Dieu! Il faut dire que le directeur des FSI s’est embarqué dans ce voyage d’une semaine, car une grande partie de sa famille (dont son frère, important médecin à Sydney) a émigré en Australie. Comme il le raconte d’ailleurs avec humour, « mon oncle est parti vers l’Australie à l’époque où les grands voyages se faisaient par bateau. Il a pris le premier qui était disponible pour un voyage de 40 jours et lorsqu’il est arrivé en Australie, il croyait que c’était l’Amérique et, maintenant, il y est établi, ainsi que mon frère et deux de mes sœurs... ».
D’ailleurs, la plupart des membres de la délégation officielle ont été choisis parce qu’ils sont détenteurs de la nationalité australienne (Salim Wardy) ou parce qu’ils ont de la famille sur ce continent. Mme Hyam Boustany, elle, représente la prestigieuse Fondation maronite dans le monde, qui a ouvert un bureau sur place l’an dernier et qui s’est donné pour mission de renforcer autant que possible les liens entre les émigrés et la mère patrie.
Tant bien que mal, l’heure de l’escale obligée à Kuala Lumpur arrive et la délégation descend de l’avion à une heure du matin, accueillie par des employés plus ou moins ensommeillés, car l’aéroport qui ferme ses pistes la nuit les a ouvertes spécialement pour l’avion venant de Beyrouth. Le temps de faire le plein et la délégation libanaise a pu arpenter les salons élégants, dans le pur style malais et s’affaler dans les profonds fauteuils Chesterfield. Cela a donné quelques scènes surréalistes du genre de celle où l’on voyait Ghazi Aridi expliquant entre deux bâillements la question des 8 900 milliards, qui bloque à la fois le gouvernement et le Parlement, sous l’œil attentif des soldates malaisiennes dont le képi se prolonge par un voile noué sur le devant. Histoire de faire quelques étirements, d’autres membres de la délégation font le va-et-vient dans le hall, puis c’est de nouveau le départ.
Cap cette fois sur Canberra, capitale de l’Australie. Il est 15h30 heure locale lorsque l’avion présidentiel atterrit à l’aéroport, mais pour la délégation il est à peine 8h du matin. Comme disent les habitants ici, entre deux forêts, il y a toujours une maison à Canberra. Cette ville de 350 000 âmes est l’une des plus vertes du monde, une sorte d’immense jardin, où le mot d’ordre est le respect total de la nature et de la faune. Les lumières des rues et même les pistes d’atterrissage sont tamisées pour ne pas effrayer les gazelles, alors qu’à l’intérieur de l’hôtel Hyatt où est logée la délégation le réseau de téléphones intérieur est régulièrement mis en veilleuse pour que les ondes ne nuisent pas aux animaux... Tout cela pour dire combien pour les Libanais que nous sommes, ce monde est différent, et pas seulement à cause de son éloignement géographique.
À l’hôtel Hyatt, dont le bâtiment est classé patrimoine historique, et qui s’étend en largeur, le chef de l’État et son épouse occupent la suite qu’avait occupée Barack Obama, au quatrième et dernier étage. N’étaient les membres de la communauté libanaise venus spécialement de Canberra, Sydney et Melbourne pour accueillir le premier président libanais à se rendre en Australie, l’hôtel le plus important de la ville aurait ressemblé à une maison de retraite de grand luxe, paisible et sereine.
Évaluée entre 350 et 400 000 personnes, la communauté libanaise d’Australie, sous la houlette de l’ambassadeur Jean Daniel, suit avec le plus grand intérêt la visite présidentielle. Ce chiffre figurera, avec les relations bilatérales, au centre des entretiens de Michel Sleiman avec ses interlocuteurs. D’ailleurs, à la veille (en principe) de l’élaboration d’une nouvelle loi électorale, la communauté libanaise d’Australie représente un enjeu important. Et le chef de l’État qui, lui, effectue une visite officielle, n’est pas le seul à se rendre en Australie, de nombreuses personnalités du 14 et du 8 Mars prévoient d’y venir, notamment le ministre de l’Énergie Gebran Bassil au cours des prochaines semaines, sans compter les ministres, notamment celui de l’Information Walid Daouk, venu il y a quelques mois, ainsi que l’ancien ministre de la Culture qui y avait inauguré l’an dernier une exposition consacrée à Gibran Khalil Gibran...
Si le chef de l’État consacrera la plus grande partie de ses rendez-vous australiens à la communauté libanaise, pour être à l’écoute de ses problèmes, sa première journée à Canberra a été surtout placée sous le signe des entretiens officiels, avec la Première ministre australienne, Julia Gillard, la représentante de l’opposition, ainsi que la gouverneure du pays. Au cours d’un déjeuner officiel donné en son honneur, en présence de nombreux ministres, mais aussi des représentants religieux de la communauté libanaise en Australie, Michel Sleiman a insisté sur le rôle de la société civile dans le rapprochement entre l’Australie et le Liban. Il a aussi évoqué les questions d’actualité et les responsables australiens ont qualifié sa visite de la plus haute importance à un moment où le printemps arabe est le principal sujet d’actualité. Ce qui n’a pas empêché le chef de l’État de rappeler à ses interlocuteurs la cause mère, celle de la Palestine, ainsi que la nécessité pour la communauté internationale de cesser de traiter les dossiers selon le principe des deux poids, deux mesures, appuyant le printemps arabe dans certains pays mais l’ignorant en Palestine. Michel Sleiman a aussi informé ses interlocuteurs que le Liban appuyait la candidature de l’Australie au Conseil de sécurité.
Du siège du Parlement et du gouvernement – dont le toit recouvert de gazon sert de terrain de pique-nique aux habitants – le président et la délégation qui l’accompagne se sont rendus devant le monument dédié aux soldats australiens morts pendant les deux guerres mondiales. Un moment de recueillement dans cette visite à l’emploi du temps surchargé. Après le mémorial, Michel Sleiman a choisi de planter un cèdre dans le parc des personnalités, sur une des collines entourant Canberra. Cette forêt avait été détruite par un incendie en 2003 et les autorités se sont juré de la reboiser. Elle est en passe de devenir la plus grande forêt du monde et comprend déjà environ 700 cèdres, encore jeunes. Mais le chef de l’État a précisé que « le cèdre est un arbre solide qui peut devenir millénaire ». Il symbolise désormais les relations entre l’Australie et le Liban qui, en dépit des distances, restent liés par le cœur.
Sous le beau soleil de cet automne débutant, les pousses libanaises côtoient désormais des arbres plantés par la plupart des dirigeants du monde et montrent ainsi qu’en dépit de sa petite taille – à peine un point face à l’Australie – le Liban a sa place dans le monde...
Le trajet est en lui-même une grande aventure. Dix-neuf heures de vol à bord d’un avion de la MEA spécialement affrété, où pour tromper l’ennui, les ministres Samir Mokbel (vice-Premier ministre) Ghazi Aridi, Walid Daouk, ainsi que le directeur général des...


