Pour exprimer l’amour, l’arabe peut être aussi rocailleux et avare en mots tendres que courtois et prodigue en adjectifs sublimes. Le bestiaire et son champ lexical font davantage partie des traditions occidentales où l’intimité, voire l’égalité entre compagnons autorise des métaphores incongrues. Mon lapin, ma biche, ma puce, mon canard, mon poussin, mon oiseau des îles sont des petits noms qui renvoient à des animaux mignons. Ils servent à infantiliser l’aimé jusqu’à le materner. Pour les Arabes, le canard n’a pas une connotation très positive. Il est plutôt perçu comme un animal disgracieux en raison de sa démarche. Quand les Égyptiens donnent à quelqu’un du « batta », le nom arabe du canard, c’est bien sûr affectueux mais avec une pointe de malice. Ce serait « ma jolie », avec parfois une lointaine allusion sexuelle. « Batta » la jeune fille bien roulée qui passe avec une certaine arrogance. « Batta » la collègue sympa avec qui on n’oserait même pas tenter une avance mais dont on est suffisamment proche pour placer une familiarité cocasse. Il est plus rare qu’on donne du « batta » à son homme, le canard en arabe étant un animal féminin. Madame Assad l’a fait. Oh ! Ce n’est pas un sacrilège. Ayant été tous deux élevés à Londres, ils n’ont que faire, dans l’intimité, des lourdes traditions qui perdurent sous nos cieux. Mais tout de même. S’appeler Assad (lion) et finir « batta », et que tout le monde le sache du jour au lendemain, à l’échelle du prestige animal ça fait plutôt mal. Mal au lion obligé, pour honorer son statut, de rugir et sévir et imposer fermement son autorité. Et mal au canard, ce volatile adorable, surtout quand il est petit ; qui règne dans les chambres d’enfants sous forme de peluches et dans leurs livres où il déploie son attendrissante maladresse. Le voici donc l’allié inattendu, le héros de la dernière heure qui s’immisce dans la révolution syrienne. Il a un plumage jaune, des centaines d’avatars dans les dessins animés et les contes, il cancane et se dandine, c’est le nouvel épouvantail du pouvoir. C’est l’histoire d’un couple entre deux civilisations, entre deux cultures, qui n’a pas vraiment eu le choix de son destin. Leur vie ensemble commence comme un conte de fées dans la jeunesse et le glamour, l’espoir qu’ils représentent pour le peuple syrien et l’accueil des cours les plus prestigieuses du monde. C’est l’histoire d’un vent qui tourne mauvais, d’une rupture entre le pouvoir et le peuple qui finit sale. Bien que sachant leur pays gouverné par un appareil complexe, il était naturel pour les opposants de désigner en Bachar el-Assad leur bouc émissaire. En guise de bouc, ils ont déjà écumé toute la zoologie sans grand effet. Il a suffi de ce canard. On ne se méfie jamais assez des noms d’oiseaux.
Pour exprimer l’amour, l’arabe peut être aussi rocailleux et avare en mots tendres que courtois et prodigue en adjectifs sublimes. Le bestiaire et son champ lexical font davantage partie des traditions occidentales où l’intimité, voire l’égalité entre compagnons autorise des métaphores incongrues. Mon lapin, ma biche, ma puce, mon canard, mon poussin, mon oiseau des îles sont des petits noms qui renvoient à des animaux mignons. Ils servent à infantiliser l’aimé jusqu’à le materner. Pour les Arabes, le canard n’a pas une connotation très positive. Il est plutôt perçu comme un animal disgracieux en raison de sa démarche. Quand les Égyptiens donnent à quelqu’un du « batta », le nom arabe du canard, c’est bien sûr affectueux mais avec une pointe de malice. Ce serait « ma jolie », avec parfois une...
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