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Nos lecteurs ont la parole

L’âge de l’innocence

Lina EL-KADI RIFAAT
Pour la fête des Mères, la maîtresse a demandé à mon fils (6 ans) d’écrire une lettre à sa maman. La lettre disait : « Je t’aime maman parce que tu es gentille, tu me donnes des médicaments quand je suis malade, je t’aime du fond de mon cœur, Kareem. » Bien sûr, avec plein de fautes d’orthographe. Émue et en vraie maman vantarde, je montrais cette lettre à qui n’avait pas l’audace de refuser.
Je ne voyais dans cette lettre que les mots mignons et chaleureux d’un enfant qui exprime son amour pour sa maman. Rien de plus normal. Je n’ai découvert le vrai sens de ces mots que lorsque ma mère m’a montré une lettre similaire qu’elle a reçue pour la même occasion, il y a 28 ans.
À 7 ans, j’écrivais à ma mère : « Je t’aime exactement comme tu es, et j’espère qu’on va rentrer bientôt chez nous à Souk el-Gharb. »
La guerre civile venait d’éclater, druzes et chrétiens s’entre-tuaient avec acharnement au cœur de la montagne libanaise. Tout ce que je me rappelle de cette période, c’est que je jouais avec les enfants des voisins, on faisait de la bicyclette, on inventait des jeux à n’en plus finir... Nous étions des enfants. En un seul jour, j’avais grandi et quitté ma maison sans mes habits ni mes jouets, blottie contre Flora, ma chienne, sous le siège de ma mère pour éviter les balles qui nous poursuivaient pendant que mon père slalomait entre les balles des francs-tireurs.
Avant ce jour-là, mes amis et moi n’étions que des enfants, nous ne savions pas à quelle confession nous appartenions. Au fait, nous ne savions même pas ce qu’était une confession. Notre religion se limitait à un Dieu, que les mamans utilisaient parfois pour nous empêcher de mentir, de rater un repas, ou de montrer les fesses aux gens.
D’un coup, nous n’étions plus ces enfants qui jouaient au bas de l’immeuble : Caroline est devenue chrétienne, qui va à l’église portant une bougie ; Hassan s’est transformé en chiite, Omar en sunnite qui, une fois l’an et pendant un mois, ne mangeaient que le soir. Moi, j’étais devenue druze, je ne faisais rien de spécial comme les autres sauf allumer, avec mes cousins, des feux d’artifice la veille de la fête de l’Adha, et le lendemain, nous mangions vraiment beaucoup.
À la suite de ce départ forcé, et devant changer d’école, mes parents avaient choisi un établissement jésuite tenu par des religieuses. Mes nouveaux voisins, âgés de douze ans, m‘avaient expliqué que ma vie était en danger, que tous les chrétiens tuaient tous les druzes, et que les religieuses ne faisaient pas exception. Pendant des semaines avant la rentrée scolaire, je faisais des cauchemars, je me voyais assassinée par la directrice. Quand j’implorais mon père de m’envoyer dans un autre établissement, il essayait de son mieux de m’expliquer que jamais il ne laisserait ni la guerre, ni les circonstances, ni les gens qui suivaient aveuglement leur leader, changer qui nous sommes. Tout le pays changeait mais mon père restait toujours égal à lui même, un croyant agnostique et idéaliste.
Mais la petite fille que j’étais ne le comprenait pas et était persuadée que lui aussi voulait me voir tuée par les religieuses.
Donc c’est avec effroi et angoisse que je me suis rendue le premier jour à ma nouvelle école. Par miracle, j’étais en vie à la fin de la journée, ainsi que les semaines suivantes. Mais je restais méfiante, jusqu’au jour où un mal de ventre m’envoya chez la sœur infirmière. Elle m’offrit un sourire plein de tendresse et un morceau de sucre, puis elle m’a prise dans ses bras et répétait de sa voix douce : « Tout ira mieux mon enfant. » Comme je pleurais sans arrêt, elle pensait que c’était à cause de ma douleur. En fait, je pleurais la perte de mon innocence, la perte de mon enfance et la culpabilité d’avoir penser du mal de quelqu’un juste à cause de son appartenance religieuse. Je me suis promis que mes enfants ne seront jamais confrontés à un tel déchirement et qu’aucun Dieu ou religion ne réussira à les perturber, à les faire douter de ce qu’ils ont de plus précieux : leur innocence.
Issu d’un mariage mixte, mon fils, à cause de ses lectures, de la télé, et des ses conversations avec les amis et les adultes, connaît vaguement l’histoire de Jésus. En voyant une icône chez son ami Tony, il déclare : « Dieu, le papa de Jésus, était vraiment très bronzé ! » Une autre fois, il me demande si je connais l’histoire du prophète Mohammad. Pour m’aider dans ma réponse, il me dit : « Pas mon ami de classe Hammoudi, mais Mohammad, l’ami de Jésus. »
En comparant les deux lettres, deux points communs me sautent aux yeux : les fautes d’orthographe et un chagrin d’enfant qui intensifie l’amour voué à une maman qui soulage les malheurs. Les chagrins de mon fils sont normaux pour son âge : un bobo au genou, un rhume qui se prolonge, un ami qui le taquine, une maîtresse trop sévère. Dans ses cauchemars, il voit des monstres à trois têtes, des serpents multicolores venimeux, des extraterrestres aux yeux rouges...
Les chagrins d’enfance de ma génération révélaient toutes les blessures qu’une guerre civile engendre : la peur de l’autre, l’angoisse de ne jamais revoir une amie partie passer les vacances chez sa grande-mère à Beyrouth-Est ou à Beyrouth-Ouest, l’inquiétude de voir son père partir chaque matin au travail, l’intense frayeur de voir tout espoir anéanti avec les années qui passent et qui emportent avec elles innocence et rires.
Dans nos cauchemars, nous étions poursuivis par des soldats sans visage, des canons hurlaient à nous assourdir, on tuait nos parents devant nous, et nous faisions semblant d’être déjà morts pour éviter le massacre.
Ce qui m’angoisse aujourd’hui, plus de vingt ans après la fin de cette guerre, c’est qu’il semble que nous, libanais, avons la mémoire très courte, n’avons rien retenu des leçons de l’histoire, suivons toujours un leader qui ne poursuit que ses intérêts ou l’agenda d’un autre pays et qui fait fortune aux dépens de notre loyauté, croyons toujours que c’est un dieu qui nous divise et appartenons malgré tout à notre confession, jamais à notre pays, jamais à notre humanité.
À relire la lettre de mon enfant, je voyais dans ses mots toute l’innocence, toute la candeur et tout l’espoir que nous avions étant enfants mais qu’on nous a volés.
Serons-nous capables de protéger nos enfants ? Serons nous capables de sauver un pays obstiné à s’autodétruire ? Kareem, Hammoudi et Tony préserveront-ils leur innocence ? Seront-ils en mesure de garder l’espoir et la légèreté ?
Pourvu qu’on se réveille pour qu’ils puissent le faire...

Lina EL-KADI RIFAAT
Pour la fête des Mères, la maîtresse a demandé à mon fils (6 ans) d’écrire une lettre à sa maman. La lettre disait : « Je t’aime maman parce que tu es gentille, tu me donnes des médicaments quand je suis malade, je t’aime du fond de mon cœur, Kareem. » Bien sûr, avec plein de fautes d’orthographe. Émue et en vraie maman vantarde, je montrais cette lettre à qui n’avait pas l’audace de refuser.Je ne voyais dans cette lettre que les mots mignons et chaleureux d’un enfant qui exprime son amour pour sa maman. Rien de plus normal. Je n’ai découvert le vrai sens de ces mots que lorsque ma mère m’a montré une lettre similaire qu’elle a reçue pour la même occasion, il y a 28 ans.À 7 ans, j’écrivais à ma mère : « Je t’aime exactement comme tu es, et j’espère qu’on va rentrer bientôt chez...
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