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Nos lecteurs ont la parole

Le printemps franco-libyen n’aura pas lieu

Par Tahani Khalil GHEMATI
En hommage à mon père et au peuple libyen
qui a été dépouillé, volé, éclaté et tué
pendant quarante-deux ans d’une dictature sans foi ni loi.

Le grand déballage a commencé. Révélations. Étalages. Scoops inventés. Soupçons. Enquêtes. Démentis. Accusations. Doutes. Promesses. Discours. La liste est longue. Paroles, paroles. C’est la débandade dans la cour de récréation. Les médias sont déchaînés. L’encre coule à flots. Des torrents de mots tout aussi débridés et insolents les uns que les autres. Quelques petits mois nous séparent de l’élection présidentielle française. C’est la course pour avoir sa résidence principale à l’Élysée. Une Marine agitée et remontée contre la viande halal. Un François lisse et gentil qui n’a rien contre les riches. Un Nicolas indigné qui réfute les accusations de financement d’une banale promenade à la campagne avec son ex-ami Mouammar.
Depuis quelques jours, je ne lis que les titres suivants désordonnés : transactions, millions, milliards, euros, missiles, armes. Ballets politiques. Porte-parole. Meetings. Partisans. Et toujours la Libye à l’ordre du jour. Mon pays natal que j’ai quitté triste et destiné à un long exil d’une trentaine d’années. La Libye à la dignité retrouvée. Que de bruit et de fureur ! Souvenirs de files d’attentes interminables dans les préfectures françaises, mépris des fonctionnaires aux guichets blindés face à ces parias au passeport vert Shrek. Estampillés terroristes par la volonté d’un seul homme. Un monstre sans tête. Un cafard psychopathe. Il a pris en otages ma terre, ma famille, mon peuple, mon enfance, mes amis. Les chiens errants : c’est ainsi qu’il nous a surnommés avant de nous traiter de rats.
À la lecture de la presse française, j’ai voulu à mon tour ouvrir mes tiroirs. Un petit ménage printanier. Odeur de jasmin qui embaume mes narines. Les colliers de ma grand-mère enfilés avec tendresse. Goût d’oranges sucrées de ma ferme perdue à jamais. Amandiers en fleurs. Siestes sous les oliviers. Les vendredis à pique-niquer. Les pastèques à dégouliner. Les rires. La douceur de vivre. Explosée. Torpillée. Chassée. Ce n’est pas une guerre. Ni des bombes tuantes. Ni une attaque au napalm. C’est un cancer. Il a grignoté chaque millimètre libyen. Torturé sans que personne ne s’insurge. Inexistants. Le silence. L’oubli. L’indifférence. Un embargo sur une population réduite à l’ignorance et privée d’éducation. Stoppée net en plein essor après une indépendance gagnée grâce au sang de combattants déportés ou tués par le colon impuni.
Cela fait quarante-deux ans que je me tais, apeurée. Je n’ai plus de langue. On me l’a coupée. Une aube de septembre 1969. D’un coup d’État tranchant. J’aimais lire. On m’a donné un carnet vert pomme vide. J’écrivais. On m’a trempé les doigts dans l’acide sulfurique. J’ai crié. On m’a suspendue sur la place publique. Morte vivante et vagabonde, atteinte d’un Alzheimer sur commande. Je me suis réveillée un matin de juillet 2007 sur les rivages grecs face à la mer de Libye. À la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien. Médusée. J’ai gardé comme relique le Libé de l’époque. Les affaires reprennent. Les échanges en sous-marin nagent en eaux troubles. Un geste humanitaire.
J’ai somnolé jusqu’à ce décembre 2007, où une tente s’est plantée comme une flèche dans les jardins de Marigny. J’ai alors assisté impuissante et révoltée au film obscène qui s’est invité dans mon séjour. Comment la France, pays de liberté, de droit et de démocratie, a-t-elle pu pactiser avec le diable ? Celui qui n’a fait que nous assassiner à feu doux. J’ai regardé mes mains brûlées. J’ai retourné ma salive. J’ai craché une bafouille. Je ne l’ai jamais envoyée.
Je me suis assoupie, assommée et persécutée par des espions. Fidèles compagnons des animaux en perdition. En hibernation je me suis éveillée un matin de février 2011. Dès lors, ma plume n’a cessé d’écrire. Quarante-deux ans à rattraper. Je refuse d’être censurée. Libre. J’écrirai. Ivre de cette langue française apprise sur ces terres libyennes. Écœurée par toute cette hémorragie verbale qui précède chaque élection, je ne peux pas m’empêcher de penser à mon pays qui se relève péniblement. À tous ces milliards évadés. À la spoliation des biens libyens. À nos urnes que nous n’avons pas encore. À nos années dévalisées avec la complicité occidentale. À tous ces morts qui ne ressusciteront pas.
Et malgré toute cette tragédie destructrice de générations entières, je crois en mon pays, à sa jeunesse pleine d’espoir, à ses courageux révolutionnaires, aux femmes libyennes actrices en coulisses et aux enfants heureux qui se réveilleront le matin en souriant.
Vive ma Libye libre !

Tahani Khalil GHEMATI
Architecte libyenne et suisse
En hommage à mon père et au peuple libyen qui a été dépouillé, volé, éclaté et tuépendant quarante-deux ans d’une dictature sans foi ni loi.Le grand déballage a commencé. Révélations. Étalages. Scoops inventés. Soupçons. Enquêtes. Démentis. Accusations. Doutes. Promesses. Discours. La liste est longue. Paroles, paroles. C’est la débandade dans la cour de récréation. Les médias sont déchaînés. L’encre coule à flots. Des torrents de mots tout aussi débridés et insolents les uns que les autres. Quelques petits mois nous séparent de l’élection présidentielle française. C’est la course pour avoir sa résidence principale à l’Élysée. Une Marine agitée et remontée contre la viande halal. Un François lisse et gentil qui n’a rien contre les riches. Un Nicolas indigné qui réfute les...
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