Samedi dernier, des étudiants qui manifestaient pacifiquement dans le centre de Beyrouth se faisaient sauvagement tabasser par les forces de l’ordre pour avoir refusé de se cantonner dans le périmètre – ridiculement exigu, vu leur grand nombre – qui leur avait été concédé. D’autant plus étonnant – et choquant – était ce zèle policier qu’il eut très certainement fondu comme neige au soleil si d’aventure, les manifestants s’étaient réclamés non point de simples formations politiques mais de certaine milice dont tout le monde sait qu’elle se place au-dessus des lois. Mais passons car il y avait plus stupéfiant encore, à savoir l’objet même de la contestation.
C’est pour protester en effet contre l’intempestive, la brouillonne mise en chantier d’un projet de manuel d’histoire unifié que ces étudiants étaient descendus dans la rue. Quel esprit lumineux s’est-il donc avisé que le temps était enfin venu pour les Libanais, tous les Libanais, de jeter un même et serein regard sur leur tumultueux passé ? Et comment une telle aberration a-t-elle pu justifier la création d’un comité ministériel qui a entrepris de plancher sur la question sans trop se soucier des préoccupations, appréhensions et souhaits des diverses composantes de la population ?
Le Premier ministre a certes bien fait d’annoncer, dès lundi, que la loufoque idée était retirée du débat public soulignant qu’il ne souscrirait, quant à lui, à aucun manuel unifié si celui-ci était rejeté par une partie des Libanais. Mais il eut mieux fait encore de le proclamer d’emblée, d’étouffer dans l’œuf l’extravagante initiative, ce qui lui eut épargné cette pitoyable volte-face : ce qui, surtout, eut instruit tout un chacun, chefs politiques autant que simples citoyens, du caractère tout à la fois grandiose, sulfureux et explosif de la question que l’on venait de soulever avec une telle légèreté.
C’est un fait que l’histoire du monde est en grande, beaucoup trop grande, partie une succession d’évènements dramatiques tels que guerres, conquêtes, massacres, génocides. Des décennies plus tard maintes nations, pourtant grandes, n’ont d’ailleurs pas fini d’exorciser leurs démons, qui l’Algérie et qui le Vietnam. Mais à force de respect des diverses sensibilités, donc de ce moindre mal, de ce mal nécessaire qu’est le compromis, elles se sont forgé un curriculum vitae dans lequel elles se reconnaissent plutôt bien que mal. Elles sont parvenues à reconstituer leur passé, à écrire leur histoire.
Si, comme le dit la célèbre formule, les peuples heureux n’ont pas d’histoire – mais pas de héros non plus – alors les Libanais devraient être fort à plaindre, dont la terre en effet est le témoin six fois millénaire de l’incessant brassage des civilisations. Des héros par contre, nous en avons à revendre ; le problème, c’est que pratiquement depuis l’émir Fakhreddine qui fonda l’entité autonome du Mont-Liban, ceux-ci ne sont plus les mêmes pour tous. Héros en deçà des lignes de fracture, traître ou terroriste au-delà : on aura été jusqu’à forcer les martyrs, anonymes aussi bien qu’illustres, à faire crypte à part. Et comme si les motifs de discorde nationale n’étaient pas déjà légion, on persiste à faire de même face à la moisson de morts que récoltent quotidiennement, tout près de nous, en Syrie, l’injustice et la violence, ces implacables faiseuses d’histoire.
C’est pour protester en effet contre l’intempestive, la brouillonne mise en chantier d’un projet de manuel d’histoire unifié que ces...


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