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Nos lecteurs ont la parole

Place des Martyrs : désert contre désir

Par Nicole HAMOUCHE
La date du 8 mars, cette année seulement, réveille en moi une pensée, sans doute à cause de ce qui se passe également en Syrie, haut lieu du monde arabe, du moins historiquement. La date du 14 aussi, en ce qu’elle n’est plus une, du moins symboliquement. Une pensée liée à notre devenir ou plutôt à notre inertie sous couvert d’agitation. 8, 14, 1975, 2005, etc. ; des chiffres, chiffons ; des jalons, des démissions. Des rééditions, reddition. Et si reddition n’était pas forcément abnégation ? Si reddition voulait dire se rendre, mais à l’essentiel, à l’originel, à l’expérience première... Celle que nous faisons mais que nous oublions aussitôt, épris de pognon, de dissertation, de dissension, de digression, de complication. Expérience première, quelque part mystique, et pourquoi pas ?
Expérience mystique d’un 14 mars 2005, qui n’aurait pas d’écho un 14 mars 2012.
Je reviens alors dans mon esprit à Damas, un 4 novembre 2011, ou s’étaient donné rendez-vous dans un colloque franco-syrien d’avant-garde, le féminin, le mystique et l’analytique. Il avait fallu l’oser, ou plutôt le désirer, le colloque sur le mysticisme et le féminin, là-bas. Le mysticisme dans ses formes diverses, chrétienne, musulmane, moderne, telles qu’à la limite la psychanalyse ou l’écriture... Il avait fallu l’imaginer la rencontre entre l’Orient et l’Occident, « entre ce qui constitue l’homme dans ses riches dissemblances », comme l’écrivait Rafah Nached, psychanalyste, présidente et fondatrice de l’École psychanalytique de Damas. Elle l’avait imaginée, cette rencontre, et prise, cette initiative qui avait réuni une cinquantaine de psychanalystes de l’Association de psychanalyse Jacques Lacan, des philosophes, des islamologues, des étudiants en sciences humaines ainsi que les pères jésuites Paolo dall’Oglio et Frans Van der Lugt, installés en Syrie depuis des décennies, véritables défenseurs du dialogue islamo-chrétien.
Depuis, le père Paolo a été prié de quitter son monastère de Nebek et son ciel étoilé dans le silence du désert qu’il courtisait depuis trente ans. Rafah Nached, elle aussi, a dû prendre le large après avoir été arrêtée. Les Anglais, Irlandais, Français, etc. qui déambulaient, Bab el-Sharqi, en tenues bariolées, ont dû reprendre leurs costumes gris et leurs pas saccadés sur les trottoirs de Londres ou de Paris... Que ce colloque et ce bouillonnement de créativité et d’audace semblent loin aujourd’hui, un an et quelque plus tard... Ou finalement pas si loin que ça puisque le « désir » syrien, lui, semble toujours au rendez-vous ; puisque les hommes descendent dans la rue, se font tuer, enlever, torturer, mais reviennent encore et encore. Fascinants hommes du désert. Le désert du désir, c’est chez nous ; pas chez eux...
Le désir, ce colloque l’avait ranimé, en ce qu’il traitait de psychanalyse et mysticisme : expériences solitaires, mues par la rencontre, avec soi, avec l’autre ; par le désir de créer une pièce unique avec les fragments. Dans cette partie du monde, ayant connu un certain nombre de mystiques par le passé, tant chrétiens que musulmans, ne se porterait-on pas moins mal si l’on y pratiquait un peu le mysticisme plutôt que de se laisser enfermer dans l’ordre phallique du prêt-à-porter, qui tombe sur la tête comme une chape de plomb, et au sein duquel l’on se débat comme de pauvres oiseaux en cage ? Et c’est en ce qu’ils viennent d’ailleurs questionner cet ordre phallique bien établi que les mystiques ont souvent été persécutés dans l’histoire ; parce que sous la forme de sa souffrance, de la folie, le mystique vient interroger la question du sens dans un groupe ; le sens de la communauté dont les enjeux initiaux ont été perdus. Enjeux que l’on ne peut retrouver qu’en se reliant à l’esprit. Esprit, passeur de clairvoyance, à condition de s’y abandonner, de se laisser traverser. Si seulement le 8, le 14, le clergé, les cheikhs, les nantis, les honnis, les démunis... se laissaient traverser par lui ou par elle (en arabe, l’esprit est féminin) ?
Si seulement nous, qui sommes dans cette région où tant de passeurs de cet esprit sont passés, nous tentions de nous poser un instant pour clair voir ?
« Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne m’as pas connu », dit Jésus à Philippe (chapitre 14 de Jean) ou autrement « Tant de temps que nous sommes ensemble et nous ne nous connaissons pas ? »,
pour reprendre la phrase de Jean à notre compte. Peut-être parce que pour clair voir, il faut laisser tomber le savoir, se laisser aller, tel le mystique, à ces retrouvailles avec ce qui était déjà là, qui était connu d’avant. Se laisser aller à ce ravissement ; à l’expérience singulière. Laisser être, selon l’expression de Lacan, à l’intention du névrosé qui choisit la réflexion logique avant de choisir l’expérience. Comme l’effacement est nécessaire à l’œuvre d’écriture, à la mémoire, il l’est sans doute aussi pour qu’advienne l’expérience.
Ne pouvons-nous pas penser en termes similaires notre histoire, pour aller de l’avant ? Si la raison phallique n’a pas porté ses fruits chez nous, ne pourrions-nous pas, grand névrosé que nous sommes, revenir au cœur de l’expérience, singulière, unique à l’instar du mystique qui devient lui-même l’objet de sa propre expérience ? Le Liban champ de la propre expérience libanaise, non des expériences iranienne, américaine, syrienne, palestinienne, française, etc. ? Encore faut-il, pour privilégier l’expérience, choisir la liberté ;
choix difficile sachant « le goût insatiable des hommes pour la dépendance », comme l’écrit Jean Pierre Winter, et de nous autres Libanais, en particulier, pour la servitude volontaire. Choisir la liberté, tel le mystique, quand bien même, comme lui, nous demeurerions d’éternels pèlerins. Et si le mystique est mû par une même nécessité intérieure d’union, avec l’autre, avec l’amant, avec Dieu, et qu’au XXIe siècle, beaucoup pensent que celui-ci n’existe pas, Cormack Mc Carthy fait néanmoins dire à son vagabond beckettien dans La Route : « Il n’y a pas de Dieu et nous sommes ses prophètes. »
La date du 8 mars, cette année seulement, réveille en moi une pensée, sans doute à cause de ce qui se passe également en Syrie, haut lieu du monde arabe, du moins historiquement. La date du 14 aussi, en ce qu’elle n’est plus une, du moins symboliquement. Une pensée liée à notre devenir ou plutôt à notre inertie sous couvert d’agitation. 8, 14, 1975, 2005, etc. ; des chiffres, chiffons ; des jalons, des démissions. Des rééditions, reddition. Et si reddition n’était pas forcément abnégation ? Si reddition voulait dire se rendre, mais à l’essentiel, à l’originel, à l’expérience première... Celle que nous faisons mais que nous oublions aussitôt, épris de pognon, de dissertation, de dissension, de digression, de complication. Expérience première, quelque part mystique, et pourquoi pas ? Expérience...
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