Le candidat républicain Rick Santorum, dans l'Ohio, le 6 mars 2012. Mario Tama/Getty Images/AFP
Un ancien sénateur du Congrès américain, Rick Santorum, candidat à la chefferie républicaine voulant se présenter cette année contre le président Barack Obama, s’est mis à faire de très étranges déclarations à propos des Pays-Bas.
D’après lui, 10 % de l’ensemble des décès de ce pays seraient des euthanasies, la moitié d’entre elles étant effectuées sans l’accord de patients vulnérables. Les personnes âgées seraient si effrayées de passer dans les mains de médecins sanguinaires qu’elles portent au poignet des bracelets sur lesquels est inscrit le message : « Ne pas m’euthanasier. »
En un sens, les accusations non fondées de Santorum mettent un peu de baume sur la réputation d’un pays dont les manchettes sont de plus en plus encombrées de déclarations outrancières de populistes de droite contre les musulmans et les Grecs. En vérité, l’opinion de Santorum voulant que les Pays-Bas soient une sorte de dystopie socialiste est un tant soit peu périmée de nos jours.
Les Hollandais ont quand même été choqués. Certains parlementaires du pays ont même évoqué la possibilité que le ministre des Affaires étrangères dépose une plainte à Washington.
En fait, les lubies de Santorum ont été rapidement réfutées aux États-Unis même. Le Washington Post en est venu à la conclusion « qu’il n’y avait absolument aucune preuve étayant les affirmations de Santorum » et a trouvé très « révélateur » que ses propres chefs de campagne n’aient même pas pris la peine de les défendre. Une station de télévision américaine a même fait des excuses à un journaliste hollandais au nom du peuple américain.
Comme le Post l’a fait remarquer, l’euthanasie involontaire n’existe pas aux Pays-Bas. Il faut à tout prix le consentement du patient et l’avis d’au moins deux médecins que le patient n’ait plus aucun espoir de guérison et que sa souffrance soit devenue insoutenable. De toute manière, aux Pays-Bas, le taux de décès assisté est bien loin du 10 %. Quant aux bracelets... Eh bien !
Tout cela change-t-il l’opinion des partisans de Santorum ? Pas vraiment. Les démentis des médias « élitistes » sont ignorés, car considérés comme de la propagande ennemie. Comme un sympathisant de Santorum l’a exprimé dans son blog : « Comme on pouvait s’y attendre le Washington Post a tenté de jeter le discrédit sur Santorum. »
Il est pour le moins inquiétant que les plus convaincantes des réfutations de mensonges éhontés n’aient plus aucun effet. Car, après tout, n’est-il pas essentiel pour le fonctionnement de la démocratie que le public soit bien informé. Les quotidiens établis et de grandes chaînes de télévision avaient autrefois le rôle d’informer l’opinion publique. Évidemment, tout ce qui est publié dans ces médias n’est pas toujours vrai. Des erreurs peuvent se glisser. Les organismes de presse ont des biais politiques, parfois teintés par les opinions et les intérêts de leurs propriétaires.
Le journalisme de haute tenue a toujours misé sur sa réputation d’intégrité. Les rédacteurs, de même que les journalistes, ont au moins cherché à rectifier les faits. C’est la raison pour laquelle les gens lisent des journaux comme Le Monde, le New York Times, ou, bien sûr, le Washington Post. Ils ont toujours eu pour rôle de séparer le grain de l’ivraie et c’est pour cela que les gens achètent les journaux.
Tout a bien changé depuis. Les démagogues du monde politique et des médias de masse ne manquent pas une occasion de dépeindre la presse de référence comme un organe de propagande des élites de gauche qui se moquent des opinions des Américains moyens. Santorum prétend parler en leur nom – c’est-à-dire pour une minorité d’Américains qui est avant tout blanche, provinciale, très religieuse, ultraconservatrice quand il s’agit de questions culturelles et sociales. Ces gens sont convaincus qu’Obama et tous les Européens sont de dangereux mécréants socialistes.
La question n’est pas de savoir si les affirmations de Santorum peuvent être vérifiées ou non par les faits. Ses opinions « sonnent » vraies pour ses adeptes, car elles vont dans le même sens que leurs préjugés. Et l’Internet, qui n’a fait qu’une bouchée de la presse traditionnelle, nourrit et renforce ces préjugés. Il rend plus difficile encore la distinction entre le vrai et le faux.
Le grand public est de plus en plus divisé en groupes de gens de même opinion qui retrouvent leurs vues dans des blogs, des commentaires ou des diffusions sur Twitter. Personne ne sent plus le besoin de s’exposer à divers points de vue, qui, de toute manière, sont jugés être tendancieux. À vrai dire, la nouvelle notoriété de Santorum lui offrira une carrière en or de démagogue médiatique, même s’il échoue en politique.
Les premiers ayant avancé que toute vérité est relative et que toute information est une forme de propagande qui ne fait que refléter les relations de pouvoir de la société sont à des années-lumière de l’univers politique de Santorum et de ses sympathisants. Il y a plusieurs décennies, une poignée d’intellectuels européens et américains, souvent d’obédience marxiste, ont construit une critique « postmoderne » des médias écrits. Selon eux, même si les articles du New York Times ou du Monde semblent objectifs, en réalité, tout ce qui y est publié est une forme déguisée de propagande des intérêts de la classe bourgeoise.
Le critique postmoderne croit dur comme fer que l’indépendance d’esprit n’existe pas. La réalité objective n’est qu’une illusion. Tout un chacun veut promouvoir des intérêts de classe de toutes sortes. Dans cette optique, le vrai mensonge réside dans la prétention de l’objectivité. Ce dont le monde a besoin pour changer n’est donc pas la vérité, mais une autre forme de propagande qui défend d’autres intérêts. Tout est politique. C’est la seule vérité qui compte.
Il est peu probable que Rick Santorum, ou la majorité de ses sympathisants, ait lu quoi que ce soit de ces théoriciens postmodernes. Santorum, après tout, a récemment traité Obama de « snob » parce que ce dernier aurait déclaré que tous les Américains devraient avoir droit à une éducation universitaire. Il doit sûrement fuir les auteurs qui représentent ce que le mouvement du Tea Party et d’autres libertaires radicaux détestent au plus haut point : tout ce qui est diplômé, intellectuel, urbain, athée et pas toujours de la bonne couleur. Pour eux, ces intellectuels sont l’élite de gauche, du moins ceux des milieux universitaires.
Cependant, les idées ont souvent tendance à emprunter des chemins inattendus. En dénigrant les corrections apportées par le Washington Post au faux portrait que Santorum a dressé des Pays-Bas, notre blogueur s’est exprimé en vrai postmoderniste. Les plus fidèles apôtres d’obscurs intellectuels de gauche de Paris, New York, ou Berkeley se sont métamorphosés en éléments les plus conservateurs du cœur de l’Amérique. Ironiquement, si jamais on leur en faisait la remarque, ils la rejetteraient sans aucun doute en la qualifiant de propagande élitiste.
*Ian Buruma est professeur spécialisé dans les questions de démocratie et de droits de l’homme au Bard College, et est l’auteur de « Taming the God : Religion and Democracy on Three Continents ». (Apprivoiser les dieux : religion et démocratie sur trois continents).
Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier
© Project Syndicate, 2012.
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D’après lui, 10 % de l’ensemble des décès de ce pays seraient des euthanasies, la moitié d’entre elles étant effectuées sans l’accord de patients vulnérables. Les personnes âgées seraient si effrayées de passer dans les mains de médecins sanguinaires qu’elles portent au poignet des bracelets sur lesquels est inscrit le message : « Ne pas m’euthanasier. »En un sens, les accusations non fondées de Santorum mettent un peu de baume sur la réputation d’un pays dont les manchettes sont de plus en plus encombrées de déclarations outrancières de populistes de droite...


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