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À La Une - Liban

Un conflit chasse l’autre…

Ce qui s’est passé hier place de l’Étoile n’est ni anodin ni burlesque. Il soulève de nombreuses questions sur la cohésion de la majorité parlementaire. Pour accepter de voter le crédit de 8 900 milliards de livres libanaises réclamés par le gouvernement pour clore le budget de 2011, le 14 Mars a réclamé un règlement global de l’affaire des 11 milliards de dollars dépensés sans justification financière entre 2006 et 2009. Fouad Siniora a ouvert le feu et Walid Joumblatt a saisi la balle pour appeler au compromis. Dans un climat de tension, M. Siniora s’est retiré de façon spectaculaire, poussant Nabih Berry à lever la séance jusqu’au 5 mars.

L’atmosphère détendue hors de l’hémicycle a contrasté avec le débat fiévreux lors de la séance parlementaire d’hier. Photo Ibrahim Tawil

Depuis la veille, le président de la Chambre Nabih Berry préparait soigneusement la séance d’hier pour qu’elle soit productive. C’est qu’entre-temps le général Michel Aoun avait envoyé la lettre de démission du ministre du Travail au Grand Sérail et la voie était en principe ouverte au vote par les députés des nombreux projets et propositions de loi encore en suspens. M. Berry avait donc demandé à tous les députés d’être présents, y compris les ténors. Michel Aoun est venu à l’heure ainsi que Walid Joumblatt qui avait troqué le jeans du manifestant pour le costume cravate du député. Seul Sleimane Frangié manquait à l’appel même si ses députés et ministres étaient présents.

 

Hier, il n’y avait pas de place pour les discours politiques. M. Berry voulait vite passer au cœur du sujet. Il a donc commencé par le projet de loi sur la suppression de la TVA sur le mazout rouge, qui avait été bloqué la veille, avant de soumettre le second projet qui avait provoqué une polémique, celui du crédit de 8 900 milliards de LL réclamés par le gouvernement pour clore le budget de 2011.

 

Le chef du bloc Liban d’abord Fouad Siniora a pris la parole, rappelant qu’entre 2006 et 2009 les dépenses hors budget ont atteint 11 milliards de dollars « et on ne cesse de nous jeter cette somme à la figure alors qu’en 2010 et 2011, le même montant a été dépensé sans que nul ne proteste ». Siniora a aussi rappelé qu’entre 1979 et 1992, aucun quitus n’avait été délivré. Il s’est ensuite demandé pourquoi la politique des deux poids, deux mesures est adoptée et pourquoi certains sont accusés de voler les fonds de l’État et les autres sont qualifiés d’anges, alors qu’ils utilisent les mêmes procédés.

 

Berry à Siniora : Vous êtes plus fort que moi dans les comptes

M. Berry a tenu à lui répondre, en disant qu’« un séisme indépendant de notre volonté s’est produit en 2005 avec l’assassinat du martyr Rafic Hariri ». « Parmi ses répercussions, a-t-il souligné, la formation d’un gouvernement que nous avons considéré comme illégal et la fermeture du Parlement. Le gouvernement amputé d’une des composantes de la société a adopté des budgets contestés. Si nous voulons en rester là, nous ne devrons plus songer à élaborer des lois sur le budget. Les comptes avaient été faits et on a parlé de 11 milliards de dollars. » S’adressant à M. Siniora, il lui a lancé : « Vous êtes d’ailleurs plus fort que moi dans les comptes. » M. Berry a ensuite mis l’accent sur la gravité de la situation dans la région, réitérant sa proposition de former une commission composée de ministres et de représentants de tous les blocs parlementaires pour trouver des solutions aux sujets conflictuels, notamment au sujet des dépenses. « Je ne fais aucune distinction. Je me contente de déférer devant le Parlement un projet de loi envoyé par le gouvernement. Pour les sujets conflictuels, ma main est toujours tendue et la commission est la meilleure solution », a ajouté M. Berry.

Mais M. Siniora a maintenu sa position de régler les deux sujets en même temps car, selon lui, diviser le problème pourrait léser une partie. Il a suggéré de reporter de deux semaines l’examen de ce projet en attendant de trouver des solutions. Le président de la commission des Finances Ibrahim Kanaan est alors intervenu, rappelant que la commission a discuté ce projet pendant un mois et obtenu du gouvernement tous les documents justifiant les dépenses. « Ce projet est donc totalement différent des fameux 11 milliards de dollars », a-t-il ajouté.

 

Walid Joumblatt a alors pris la parole pour rappeler qu’au moment des 11 milliards de dollars, les circonstances étaient exceptionnelles. Il a à son tour appelé à trouver une solution globale, pour protéger le Liban de la tempête qui pointe à l’horizon et qui souffle sur la région. M. Kanaan a repris la parole, répétant que le projet soumis par le gouvernement est conforme à la loi et il a demandé que l’on passe au vote.

 

Les députés du Futur se retirent

M. Siniora en tête, les députés du courant du Futur ont commencé à se retirer, laissant croire qu’ils préparaient un défaut de quorum. Toutefois, Boutros Harb, Marwan Hamadé, Georges Adwan ainsi que les députés Kataëb sont restés dans la salle, nombre d’entre eux ayant d’ailleurs réclamé le droit à la parole. Mais un vent froid avait commencé à souffler au sein de l’hémicycle, annonciateur d’un probable report de la séance. Ali Fayad a tenté de saisir l’aspect positif dans la déclaration de M. Joumblatt qui a réclamé une entente pour préserver le Liban, assurant que la paix civile reste prioritaire. Mais il a aussi précisé que le budget est actuellement réduit à des points et ne constitue pas un programme. Il a aussi affirmé qu’aucune livre ne doit être dépensée sans l’autorisation du Parlement, dans le but de légaliser le processus. Il a encore rappelé que les députés de l’opposition, membres de la commission des Finances, ont longuement discuté chaque point du projet et réclamé des documents, exerçant entièrement leurs droits. Par conséquent, ce projet est légal et il ne doit être lié à aucun autre sujet.

 

Georges Adwan a assuré de son côté que les députés du 14 Mars peuvent se retirer et le pays sera au bord du gouffre. « Si le navire se noie, nul n’en sortira indemne », a-t-il dit, avant de proposer de parvenir à un compromis sur la base d’un crédit général, tout en laissant les organismes de contrôle faire leur travail. Boutros Harb a abondé dans ce sens tout en relevant le fait que certaines personnes ont été insultées dans leur dignité. M. Berry l’a interrompu pour dire que les accusations ont été lancées dans tous les sens et par toutes les parties. Mais M. Harb a estimé qu’il est impossible pour le 14 Mars de voter en faveur de ce projet si les accusations de dilapidation des fonds sont maintenues.

 

Marwan Hamadé s’est directement adressé au président de la Chambre, précisant qu’il le suit dans son action au sein de l’État depuis des décennies, l’invitant à ne pas laisser le pays se diviser, ajoutant qu’on ne peut pas voter ce projet sans régler le problème dans son ensemble. « Regardez les fauteuils vides dans cette salle et agissez selon votre conscience », a-t-il lancé.

 

Samy Gemayel réclame des comptes de 1990 à 2009

Samy Gemayel a ensuite pris la parole pour rappeler qu’entre 2005 et 2009, les circonstances étaient anormales, les députés du 14 Mars étaient planqués au Phoenicia et les assassinats se multipliaient. La Constitution était suspendue et cela a permis à certaines personnes d’agir sans se conformer aux règles. M. Gemayel a donc soutenu l’idée de la formation d’une commission, exigeant toutefois que toute la période précédente, allant de 1990 à 2005, soit examinée, rappelant au passage qu’à cette époque, le général Aoun, Samir Geagea et les Kataëb étaient exclus du pouvoir. Robert Ghanem a à son tour réclamé un report de deux semaines, alors que Abbas Hachem s’est demandé comment on peut comparer une situation illégale avec une autre conforme à la loi. Mais M. Berry n’écoutait plus, soucieux de connaître les résultats de la mission qu’il avait confiée à Ali Hassan Khalil et qui consistait à sonder le 14 Mars pour voir s’il comptait réellement se retirer. Au bout de quelques minutes de chuchotements, il a décidé finalement de lever la séance jusqu’au 5 mars, pour donner du temps aux concertations.

 

L’annonce a eu l’effet d’une douche froide sur les députés présents, notamment ceux du bloc du Changement et de la Réforme, et ceux du Hezbollah. Michel Aoun, qui comptait sur l’adoption de la proposition de loi sur les indemnités de transport soumise par M. Kanaan, n’a pas pu s’empêcher d’exprimer son indignation en lançant : « En venant au Parlement, je suis passé devant l’épicier de mon quartier et je lui ai demandé comment il savait ce qu’il avait vendu et ce qu’il avait acheté, et il m’a répondu : je note chaque dépense et chaque rentrée. Si l’épicier sait le faire, comment se fait-il qu’il n’y ait aucune trace des onze milliards dépensés entre 2006 et 2011. Nous avons aussi découvert que cette pratique remonte à 1993. Voilà pourquoi les Libanais sont endettés. Nous voulons les justifications des dépenses et j’appelle les Libanais à chasser tout député qui ne les réclame pas. »

 

Cette déclaration est noyée dans le brouhaha de la sortie et le hall d’entrée du Parlement s’est aussitôt transformé en tribune médiatique, chaque député répétant devant les micros ce qu’il avait dit à l’intérieur. Seul le Premier ministre Nagib Mikati, qui a gardé le silence tout au long de la séance, a fait une déclaration optimiste, assurant que toutes les parties ont montré leur attachement au système et à la Constitution. M. Mikati a estimé qu’il fallait voir la situation dans sa globalité et elle comporte des points positifs comme la démission du ministre Nahas et la reconnaissance de l’importance des décisions du Conseil des ministres, ainsi que l’attachement à l’unité du Liban face aux bouleversements dans la région.

 

Pendant ce temps, M. Berry a reçu séparément Michel Aoun et Fouad Siniora dans une première tentative de rapprocher les points de vue. Le décret sur les indemnités de transport est désormais relégué au second plan, la nouvelle crise ayant remplacé la précédente et dans ce match aux points, la majorité a montré sa fragilité...

 

Lire aussi, l'éclairage de Philippe Abi-Akl : L’après-Nahas

Depuis la veille, le président de la Chambre Nabih Berry préparait soigneusement la séance d’hier pour qu’elle soit productive. C’est qu’entre-temps le général Michel Aoun avait envoyé la lettre de démission du ministre du Travail au Grand Sérail et la voie était en principe ouverte au vote par les députés des nombreux projets et propositions de loi encore en suspens. M. Berry avait donc demandé à tous les députés d’être présents, y compris les ténors. Michel Aoun est venu à l’heure ainsi que Walid Joumblatt qui avait troqué le jeans du manifestant pour le costume cravate du député. Seul Sleimane Frangié manquait à l’appel même si ses députés et ministres étaient présents.
 
Hier, il n’y avait pas de place pour les discours politiques. M. Berry voulait vite passer au cœur du sujet. Il a donc...
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