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Caravanes

L'impression de Fifi ABOU DIB
OLJ
23/02/2012
Le grand reporter Gilles Jacquier se trouvait en Syrie en « voyage autorisé », ce qui signifie apparemment que son escorte avait l’autorisation officielle de le livrer aux « terroristes » embusqués. Pour Marie Colvin et Rémi Ochlik, c’est une autre histoire. La correspondante de guerre du Sunday Times et le photographe prodige, la pirate et l’ange, n’avaient pas informé les autorités de leur présence en territoire syrien. Pas bien. Les terroristes embusqués préfèrent savoir parfois qui ils tuent. L’occasion d’un rappel à l’ordre de la part du gouvernement syrien : s’il y a encore d’autres passeurs d’images, d’autres témoins de ce qui ne les regarde pas, d’autres gens de la presse dévoyée, d’autres photographes « falsificateurs de vérité », qu’ils se dénoncent auprès des autorités d’immigration. Tant qu’à mourir, autant mourir en règle.
Avertisseurs, musique échappée d’une voiture qui passe et le chœur poignant des muezzins, nuée de jasmin venue d’une parfumerie dont la porte se referme, relents de friture d’un restaurant où se prépare le service du soir, bourrasques dans les jeunes arbres qui bordent les trottoirs, telles sont les rumeurs et les odeurs de Beyrouth. À une encablure de l’horreur absolue, ici la vie ne fait que sa routine, mais par contraste, elle semble exploser. Anachronique, asynchrone, le Liban déploie des images presque paisibles à l’ombre de cette montagne derrière laquelle se rejouent des scènes de son propre passé. Il n’échappe pas aux Libanais que cela pourrait les atteindre. Il suffirait d’un rien. D’une idée, comme ça, que peut-être en mettant le feu chez eux, on créerait une diversion opportune. Ils sont si vulnérables.
Pour l’heure, dans ce carré où l’on glose sur les stratégies des puissances, les enjeux du gaz et la nouvelle guerre froide, le projet du nouveau Moyen-Orient, l’éventualité de la création d’un État alaouite avec une extension au nord du Liban, on fait le dos rond pendant que la vie elle-même joue les fleuves tranquilles. On croit tout savoir, tout envisager, tout deviner des complots sournois qui se trament sur la peau de ce pays et même de toute la région, mais que faire pour les contrecarrer quand on n’est même pas fichu de trouver une entente sur la plus basique des « choses publiques » ?
Nous parlons. La parole est notre grand luxe. Nos services secrets ont appris depuis belle lurette à faire passer les caravanes malgré les aboiements des chiens. Même sous la tutelle syrienne, malgré les périodes où le mot « Syrie » lui-même était tabou, la règle avait fini par devenir « cause toujours » à condition de ne pas pousser le bouchon sur la complaisance envers les artistes « sionistes », le sexe et la religion. Nous parlons, la rage nous tient lieu de courage. Mais le courage, le vrai, c’est celui des peuples de Deraa, de Hama, de Homs, celui de ces rebelles qui vont torse nu s’offrir en holocauste sur l’autel de la liberté. C’est aussi celui des journalistes qui viennent de loin risquer leur vie pour servir la vérité. D’eux et par eux nous sommes un peu plus humains, un peu plus dignes chaque jour qui passe. Respect.

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