Aujourd’hui, avec la formule dite de la démocratie consensuelle, le rôle de l’Assemblée est largement gommé. Du fait même que des antonymes, CPL et Mikati, se trouvent réunis au sein d’un même cabinet, la mission de surveillance et de censure du Parlement, essentielle et même parfois vitale, se trouve supprimée. Il peut encore légiférer, mais à peine, car il doit en passer par le tamis de cet exécutif, qui désormais le résume et le dilue. Et comme les protagonistes du cru, coalisés contre nature, occupent leur temps à s’épier ou à se crêper le chignon, au lieu de veiller à la bonne marche de l’État, les pourris de l’administration ont tout loisir de s’en donner à cœur joie. Dans le cadre d’un système plus clientéliste que jamais.
Loin, à l’extrême opposé même, de la démocratie véritable, dont l’objectif est de stimuler une saine émulation, entre majorité et opposition, pour gagner les faveurs de la population, en servant au mieux l’intérêt national. D’où l’on comprend pourquoi le concept d’alternance fait partie du lexique démocratique courant. Comme on le voit dans les pays évolués, en Amérique ou au Japon. Tandis que la démocratie dite consensuelle ouvre la voie, en réalité, au repli sur soi, à une sorte de fédération des communautés. Du moment qu’elle recèle, faux paradoxe, un droit de veto que chaque collectivité peut opposer à toute décision d’ordre commun.
L’impératif absolu de tout régler à l’amiable, sans vote, donc sans démocratie, ne débouche jamais que sur le blocage et la paralysie. De plus, la formule comporte un grave danger à terme, puisque, pour se dégager de sa gangue, certains voudraient en imposer une encore plus étouffante. À savoir un régime totalitaire, laïc ou théocratique, ou un régime de parti unique.
À la veille de l’indépendance, le Destour, ayant remporté les législatives, avait pris les rênes. La majorité avait élu Béchara el-Khoury à la présidence de la République, Sabri Hamadé à la présidence de la Chambre et soutenu Riad el-Solh pour la présidence du Conseil. L’opposition, dont l’ossature était le Bloc national du président Émile Eddé, avait misé sur les élections de 1947 pour assumer l’alternance. Mais elle en avait été privée par la fraude massive qui avait marqué ce scrutin, premier couac de la jeune République. Le but en était de permettre la réélection du président Khoury, ce qui eut lieu en 1949. Justice immanente : ce double scandale avéré avait provoqué la constitution, au sein de l’Assemblée, d’un puissant front d’opposition, englobant, entre autres, Kamal Joumblatt, Pierre Eddé, Ghassan Tuéni, Émile Boustani, Abdallah el-Hajje et Dikran Tosbath. En 1952, l’opposition avait déclenché un soulèvement pacifique, une révolution blanche, en organisant une grève générale de trois jours. Le président Khoury avait cédé et il avait rendu son tablier. On était donc revenu à la normale.
Aujourd’hui, on s’en éloigne de plus en plus. Et quand on ne s’égare pas du côté de la démocratie consensuelle, on dérive vers cette démocratie du poids démographique qui renie le pluralisme, essence vitale pour tout pays composite.

