L’anecdote fait penser aux personnes qui, chez nous, parlent inlassablement du Liban d’hier mais qui n’arrivent à rien proposer de concret pour aujourd’hui. Celles qui évoquent le Nahr Beyrouth, par exemple, sont inconsolables. Pour ces nostalgiques du Magoras de l’Antiquité, l’entourage du petit fleuve qui sépare les deux Metn n’était rien moins que le paradis terrestre. Parce que de l’embouchure jusqu’au-delà des ruines de l’aqueduc romain de Zubaïdé on ne trouvait que roseaux, palmiers, vergers, arbres de toutes sortes, y compris, paraît-il, l’arbre du fruit défendu. Bref, on peut regretter ce passé, surtout qu’il n’est pas tellement lointain, mais que faire ?
Dans la partie en plaine, deux ponts turcs agrémentaient le parcours de ce cours d’eau saisonnier. Le premier, le pont de Beyrouth, proche du littoral, était à arcades trapues. Il reliait la capitale à Bourj Hammoud. Le second, le fameux Jisr el-Bacha, plus spectaculaire à cause de sa grande arche, marquait l’entrée de la rivière dans une vallée sauvage. Le pont de Beyrouth a été remplacé par étapes, au milieu du siècle passé, par un ouvrage en béton de plus grande hauteur en prévision du passage par-dessous de l’autoroute que l’on envisageait de construire sur la rive gauche. Le pont de Jisr el-Bacha quant à lui a été carrément démoli. Il a été remplacé, quelques mètres en aval, par un pont à chaussée large pour absorber comme il se doit un nombre toujours croissant de voitures. Du pont ancien à cent mètres en amont il ne reste que les moignons des culées de l’arche d’origine qui saillent des murs en béton coulés de part et d’autre du lit du fleuve.
Le pire cependant n’est pas la disparition des ponts, mais le relèvement des berges par des murs en béton de six mètres de haut. Conséquence, le fleuve se présente aujourd’hui comme un caniveau surdimensionné. Aux dires des ingénieurs de l’époque, c’était pour se prémunir des crues cinquantenaires. Lesquelles crues, soit dit en passant, tardent à se produire depuis pas mal de temps déjà. On peut même ne pas y croire du tout parce qu’il est loisible de constater, par les traces laissées sur ces mêmes murs, que la hauteur de l’eau n’a jamais dépassé deux mètres au plus fort des précipitations. Aujourd’hui, on voit que c’était une précaution inutile parce que de toute manière les routes sont inondées à la moindre averse.
Pour des mêmes risques de crues une solution plus intelligente avait été adoptée pour la rivière Los Angeles River aux États-Unis, où des berges évasées, très peu dérangeantes pour la vue, avaient été construites. Chez nous on fait mieux, et surtout plus profitable pour les propriétaires des terrains limitrophes, terrains qui, comme tous les autres au Liban, n’ont d’autre vocation que de devenir des parcelles à construire.
Sur les deux rives du fleuve à Furn el-Chebback, Sin el-Fil et Bourj Hammoud, la jungle de la construction s’étend rapidement. Inutile de rêver, le recouvrement du fleuve par une dalle solide se fera un jour ou l’autre et des bâtisses s’érigeront dessus comme c’est devenu courant dans beaucoup de villes en expansion. Bref, Wadi Nahr Beyrouth a définitivement perdu le caractère végétal qui le caractérisait. Aux urbanistes, architectes, paysagistes et autres aménageurs de sites de convertir cette partie du fleuve en ville moderne et agréable.
Cependant, c’est en amont, à partir du pont du Pacha, qu’il reste quelques raisons d’espérer. C’est en effet à cet endroit que l’on pourra offrir pour l’ensemble de la ville de Beyrouth, ville qui, on le sait, a débordé les limites de son municipe, le poumon vert qui lui manque. Il deviendra si on le veut tel Hyde Park, le Central Park, ou le bois de Boulogne, ou n’importe quel autre parc urbain au monde, un morceau de nature préservé dans la ville. De plus, il sera la porte d’entrée des deux vallées encore intactes qui se trouvent en amont. Il sera dépourvu de toute construction, de toute aspérité minérale, de tout pavage, de n’importe quoi qui ne soit exclusivement végétal. Chez nous ce n’est pas facile ni à concevoir ni à réaliser.
Se rappeler aujourd’hui des extases de Lamartine, Renan et autres orientalistes, se pencher sur les études établies par des experts locaux et étrangers hautement qualifiés, ou compatir aux jérémiades de tout le monde ne sert à rien. Tout a été dit et redit pour ce site. Le problème est d’ordre de lois et de règlements et rien d’autre. Seuls des acteurs politiques, des députés de la région de préférence, peuvent agir. Il leur suffira de se conformer aux directives claires et précises du Plan d’aménagement du territoire établi pour le Liban il y a plus de cinq ans déjà.
Au vu des constructions qui ont envahi une bonne partie des versants et des crêtes de la vallée, ils exigeront de la Direction générale de l’urbanisme non pas un quelconque plan de zoning mais plutôt un plan de parc national avec tout ce que cela comporte comme mesures à prendre vis-à-vis de toutes les personnes concernées. Les députés de la région en question, s’ils ont le courage de leurs convictions, se feront un point d’honneur d’obtenir l’agrément de leurs électeurs. Mais il faudra d’abord commencer par éduquer ceux-là. Cela ne sera pas facile.
Grégoire SÉROF

