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Complicité de meurtres

Le Perspective de Michel TOUMA
OLJ
07/02/2012
Moralité et (haute) politique ne font pas bon ménage, affirment certains. Surtout lorsque nous nageons en plein « jeu des nations » et que les intérêts géopolitiques de grandes puissances sont sur le tapis. Cela est peut-être vrai, dans une certaine mesure. Sauf que... Lorsque ce principe est appliqué pour soutenir, au mépris d’une quasi-unanimité arabe et internationale, un régime sanguinaire qui ne lésine sur absolument aucun moyen militaire pour se livrer à une répression sans merci, fauchant la vie de milliers de civils, sacrifiant des dizaines d’enfants emprisonnés et tués froidement sous la torture, et se livrant à des bombardements sauvages, à l’artillerie lourde, de zones à forte densité de population, cela ne s’appelle plus alors « realpolitik ». Cela relève plutôt de la complicité de meurtre, ou plus précisément de la complicité de crimes contre l’humanité, comme c’est clairement le cas de l’attitude actuelle de Moscou qui revient à donner le feu vert au régime baassiste pour qu’il maintienne son implacable entreprise de mort.
Comment pourrait-on ne pas parler de complicité de crimes contre l’humanité lorsque le blanc-seing accordé pratiquement par Moscou samedi dernier au régime d’Assad, lors du vote au Conseil de sécurité, est intervenu non seulement au lendemain du déchaînement de l’artillerie syrienne contre Homs – qui a fait plus de 230 tués civils en quelques heures – mais surtout quelques jours après la livraison d’une importante cargaison d’armes et de munitions au pouvoir syrien. Jeudi dernier, le vice-ministre russe de la Défense, Anatoli Antonov, déclarait tout bonnement que Moscou devait « remplir ses obligations » vis-à-vis de Damas au niveau de ses ventes d’armes. Deux jours plus tôt, mardi, le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov poussait le cynisme jusqu’à souligner à ce propos que Moscou remplissait ses « obligations commerciales contractuelles » vis-à-vis de la Syrie, assurant toutefois candidement – comble de l’angélisme – que les armes vendues à Damas « n’étaient pas utilisées contre les manifestants ». Sans doute, les dirigeants baassistes ont-ils pris un « engagement » sur ce plan à l’égard de leur mentor russe !...
L’assurance fournie à ce sujet par Sergueï Lavrov signifie l’une des trois possibilités suivantes : soit les dirigeants du Kremlin font preuve d’une naïveté incommensurable et déconcertante (comme l’ont fait d’ailleurs avant eux, il y a quelques mois, certains acteurs régionaux...) ; soit ils ont une méconnaissance totale du régime du clan Assad ; soit ils poussent le cynisme de leur realpolitik jusqu’à ses derniers, derniers, retranchements (comme l’ont fait nombre de leurs prédécesseurs, à la tête de l’empire russe, à travers l’histoire), sans sourciller outre mesure face aux massacres de civils.
C’est doté de ce même cynisme outrancier que M. Lavrov se rend aujourd’hui même à Damas pour prôner devant le président Assad une « application rapide des réformes politiques », comme il l’a souligné hier même. Le chef de la diplomatie russe espère peut-être nous amener à feindre d’oublier que le régime baassiste est passé maître, grand maître, dans l’art de la mauvaise foi, érigée en doctrine d’État, dans l’art du louvoiement, des manœuvres dilatoires ; dans l’art de gagner du temps, tout en donnant l’impression qu’il pratique une politique d’ouverture, qu’il est prêt au « dialogue ». M. Lavrov voudrait bien sans doute que l’on oublie que le clan Assad pratique systématiquement depuis plusieurs décennies une politique tous azimuts de terrorisme d’État qui ne recule devant rien, qui n’épargne rien ni personne.
Certes, face au tsunami qui s’abat sur la région depuis plus d’un an, il est tout à fait légitime, et normal, que la Russie s’emploie à préserver ses intérêts stratégiques dans cette partie du monde. Il reste que dans le même temps, elle se rendrait coupable, devant l’histoire, de complicité de crimes contre l’humanité si elle n’entreprend pas aujourd’hui même, à la faveur de la visite de M. Lavrov à Damas, de mettre tout le paquet pour contraindre le pouvoir baassiste à arrêter sans délai le massacre. Telle est la seule et unique mesure, concrète et urgente, qui pourrait encore convaincre les masses arabes et musulmanes que le Kremlin ne s’est pas associé à la répression sanglante en Syrie. Car pour ce qui a trait aux promesses de réformes et de dialogue, ceux qui ont pratiqué le régime Assad depuis les années 70 savent parfaitement ce qu’elles valent ...
Mais une question vitale se pose : la Russie ne serait-elle pas tentée de mettre à profit la crise syrienne pour relancer, sous l’impulsion de Poutine, la guerre froide avec le camp occidental, dans toutes ses composantes ? Le bilan des entretiens de Lavrov aujourd’hui sur les bords du Barada pourrait constituer un indice sur ce plan. Si tel est effectivement le cas, le Kremlin est peut-être mal parti dans son entreprise. Car son soutien au pouvoir baassiste – s’il se confirme dans son approche militaire jusqu’au-boutiste – lui a valu déjà un vaste sentiment de rancune dans la plupart des pays arabes. S’il a opté pour la guerre froide, le régime de Poutine se retrouvera avec pour seuls alliés dans la région le pouvoir baassiste et la République islamique iranienne du fait que dans la quasi-totalité des pays arabes, le pouvoir a été conquis par des factions islamistes (sunnites) qui prennent le gouvernement turc pour modèle. Lorsque l’on sait que l’Iran, et avec elle son satellite syrien, est engagée dans un dur bras de fer avec le monde occidental et le monde arabe – pays du Golfe en tête –, il devient aisé de déceler le positionnement dans lequel se placerait la Russie de Poutine si elle continue à coller de la sorte au pouvoir baassiste.
Dans l’immédiat, le blocage par Moscou de toute solution passant par le Conseil de sécurité pourrait paradoxalement desservir le clan Assad. Car cette attitude russe aura sans doute pour effet de radicaliser les positions, arabes et internationales, contre le régime syrien, d’accroître encore davantage les pressions et les sanctions contre Damas, alors qu’en s’insérant dans une dynamique arabo-onusienne, Moscou aurait pu tempérer et nuancer les ardeurs hostiles au pouvoir baassiste. En s’abstenant de s’engager sur une telle voie, la Russie de Poutine a-t-elle opté pour la confrontation ? La réponse serait affirmative si Moscou continue de refuser d’user de son influence afin de contraindre le président Assad non pas à « dialoguer » et à « appliquer des réformes », mais à arrêter immédiatement les massacres et à quitter le pouvoir.
Dans l’attente d’une réponse tranchée à cette interrogation, les Libanais doivent se résigner à faire sans tarder des neuvaines... Car ils seraient inexorablement les premiers à faire les frais d’une relance de la funeste logique de la guerre froide sous l’impulsion du régime de Poutine.

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