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Diaspora

Aux États-Unis, la presse en langue arabe au service des immigrés

Société Au fil des années, la presse en langue arabe aux États-Unis a évolué et contribué au développement politique, économique et social des immigrés. Comment cette presse a-t-elle changé au cours des décennies ? Qu’est-ce qui la particularise aujourd’hui ? Reportage aux États-Unis.
06/02/2012
ILLINOIS, Pauline M. KARROUM

En publiant al-Huda, pour la première fois en 1898, Naoum Moukarzel savait-il que ce quotidien en langue arabe allait perdurer de génération en génération? Jusqu’en 1971, trois générations de la famille Moukarzel ont assuré la relève. En 1990, Faris Estephan a publié les derniers numéros d’al-Huda. Ce quotidien fait dorénavant partie du passé, certes, mais il demeure un bon exemple de réussite de la presse en langue arabe aux États-Unis et démontre la place prépondérante qu’a occupée la presse arabe dans la vie des immigrés d’origine libanaise ou syrienne.

Un rôle d’éducation
Lorsqu’ils sont arrivés au début des années 1890, les migrants qui ont quitté la Syrie et le Mont-Liban ne s’exprimaient pas bien en anglais et ne lisaient souvent que l’arabe. Ils avaient besoin d’une presse qui leur assure une sorte d’éducation. Elle leur permettait de mieux comprendre le système gouvernemental et politique de leur pays d’accueil. Elle les guidait et leur expliquait les lois en vigueur aux
États-Unis.
Parmi les premières publications en langue arabe, l’hebdomadaire bilingue Kawkab arabica. Fondé en 1892, il est édité et publié par la famille Arbeely. Selon certaines sources, cette famille serait d’ailleurs la première à avoir émigré de Syrie.
Publiés surtout à New York, mais également à Boston, Detroit, ou en Philadelphie, les premiers quotidiens et magazines arabes ou bilingues ont donné la possibilité à des auteurs tels qu’Amin el-Rihani ou Mikhaïl Naïmé de toucher une grande partie de leurs concitoyens et de tester leurs réactions par rapport à leurs positions politiques. Il faut dire que ces premiers immigrés ont apporté avec eux non seulement leurs traditions, mais également leurs divisions politiques et communautaires. À ce propos, chaque groupe de presse servait sa propre communauté. Le chercheur Edmund Ghareeb relate à ce titre dans L’Almanach arabo-américain comment les responsables de ces publications étaient divisés politiquement. «Certains étaient maronites et soutenaient le mandat français tels que les Moukarzel, fondateurs d’al-Huda, et d’autres étaient orthodoxes, pro-arabes et soutenaient la Russie, comme les fondateurs de Miraat el-Gharab», dit-il.

De la division à l’union
Toutefois, les responsables de ces premières publications en arabe aux États-Unis n’étaient pas toujours divisés, ils étaient souvent unis en faveur de certaines causes, comme les moments où ils se sont tous ensemble soulevés contre la discrimination. En effet, entre la fin des années 1890 et le début des années 1900, la justice américaine a émis une décision considérant les Syriens comme étant des «non-blancs asiatiques». Le prix à payer était alors lourd: ils étaient indignes de devenir américains. Moukarzel et son rival de Miraat el-Gharab ont alors travaillé main dans la main pour faire modifier cette décision. Ce combat de longue haleine, accompagné d’un travail de lobbying, a duré de nombreuses années. Edmund Ghareeb raconte comment le Comité pour la liberté de l’immigration a été établi pour revendiquer le droit des Syriens à obtenir la nationalité américaine. C’est en partie grâce à la mobilisation de ces responsables de publications que cette décision a finalement été modifiée.
La presse en langue arabe ne s’est pas contentée de revendiquer des droits pour ces immigrés. Elle a tenu également à les alerter sur la situation de leur pays d’origine.

Les difficultés actuelles
Lors de la Première Guerre mondiale, les catastrophes humanitaires et l’ampleur du désastre causé par la famine au Mont-Liban et en Syrie étaient considérables. La presse en langue arabe des États-Unis a demandé alors le soutien de la communauté libano-syrienne. Un comité d’aide aux sinistrés de Syrie et du Mont-Liban a été créé pour acheminer cette aide aux pays d’origine, et aussi pour revendiquer leur libération du joug de l’Empire ottoman.
La presse en langue arabe créée aux États-Unis a pu aussi être avant-gardiste et changer certaines des mœurs et coutumes adoptées par ces immigrés. Afifé Karam, une journaliste qui avait travaillé d’abord pour al-Huda, a fondé une revue intitulée Al-alam al-nisaï al-jadid en 1912. Elle revendique l’égalité entre l’homme et la femme et appelle les membres de sa communauté d’origine à arrêter les oppressions contre les femmes.
À partir des années 1920, la presse en langue arabe a dû faire face à plusieurs difficultés: une concurrence rude entre les différents groupes et un véritable déclin qui a duré jusqu’en 1950. Il a fallu attendre les années 1970 et l’émigration massive du Liban pour que de nouveaux médias fleurissent grâce aux nouveaux arrivants.
Aujourd’hui, la presse arabe s’est organisée un peu partout aux États-Unis. Mais c’est à New York, Detroit ou la Californie qu’on trouve la majorité de ces médias. Antoine Faysal est le fondateur du quotidien Aramica publié en Californie et à New York. C’est une première puisqu’en général, un quotidien arabe n’est publié que dans un seul État américain. Faysal nous relate les circonstances de la création de ce quotidien, les difficultés qu’il a rencontrées (lire l’entretien au complet dans l’encadré) et son regard sur la presse arabe Selon lui, « cette presse est devenue actuellement un vrai casse-tête pour certains hommes d’affaires arabes qui doivent la financer malgré leur sentiment qu’il s’agit de mauvais investissements». Autre problème majeur qu’affrontent les responsables de la presse écrite arabe: la crise économique qui a débuté aux États-Unis en 2007 et qui leur fait perdre des publicités. Certains ont alors considéré que pour pouvoir préserver cette presse, ils doivent inévitablement passer par des investissements publicitaires sur Internet. L’avenir nous dira si le chemin qu’ils ont emprunté leur permettra de rebondir.

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