Kozhaya Farid Chehwane avait 28 ans et une famille de quatre enfants lorsqu’il a été enlevé en 1980.
Dès que la nouvelle de l’arrestation de son mari lui est parvenue, Naheel Chehwane s’est rendue sur les lieux de sa détention, où elle a pu le rencontrer. « Le responsable syrien du poste m’avait tranquillisée, se souvient-elle. “Quelqu’un l’a dénoncé. C’est une question de quelques jours et votre mari sera libéré”, m’avait-il dit, me conseillant de revenir dans trois jours. »
L’épouse suit le conseil. « Trois jours plus tard, je me rends de nouveau au poste de Chekka, indique-t-elle. On m’y accueille en m’annonçant que Kozhaya a été transporté à Chtaura. Je m’y rends, mais on m’interdit de le rencontrer. Je vais à Anjar où on me déclare que mon mari a été transféré à Damas. »
Trois mois et demi plus tard, Naheel Chehwane reçoit les premières informations concernant son époux. « J’ai su qu’il était détenu à la prison de Mazzé, révèle-t-elle. J’ai réussi à me procurer une autorisation de visite. » Un laissez-passer qui lui a permis de s’entretenir avec Kozhaya « quinze minutes ». « Il m’avait confié qu’il ignorait la raison de son arrestation et que c’était la volonté de Dieu, se rappelle-t-elle d’une voix amère. À la fin de la visite, je lui ai tendu le peu d’argent que je possédais et quelques paquets de cigarettes, en lui promettant de revenir. »
Naheel Chehwane ne se doutait toutefois pas qu’il s’agissait de sa dernière rencontre avec Kozhaya. « Lorsque j’ai demandé une nouvelle autorisation de visite, on m’avait expliqué qu’à partir de la deuxième rencontre, une “deuxième lettre” était requise, indique-t-elle. Plus de trente ans plus tard, je n’ai pas encore compris de quoi il s’agissait. »
Cette mère de famille courageuse, qui a élevé ses quatre enfants seule « dans la misère » et travaillant pour leur assurer une éducation, a refusé de baisser les bras. Toutes les deux semaines, elle se rendait en Syrie dans l’espoir de se procurer le permis. Mais à chaque fois, elle rentrait bredouille. « À Mazzé, on me disait qu’il a été transporté à la section d’interrogatoire dite “Section Palestine 235”, déplore-t-elle. À la Section Palestine, on me disait qu’il est transféré à Mazzé après chaque interrogatoire. Je faisais les va-et-vient entre les deux endroits sans réussir à voir Kozhaya. »
Pendant près de trois longues décennies, Naheel Chehwane est restée sans aucune nouvelle de son mari. Il y a quelques années pourtant, « j’ai su par un ancien détenu qu’en 1997, Kozhaya était à la prison de Saydnaya ». « Il y a près de trois mois, j’ai reçu des informations selon lesquelles il serait encore vivant et détenu à la prison de Adra, confie-t-elle. Il porterait le numéro 142. J’ignore si ces informations sont justes. J’aimerais le croire. »
Naheel Chehwane, qui souffre de plusieurs maladies « causées par la souffrance que je continue à endurer », aime à croire que Kozhaya est toujours vivant. « L’idée qu’il soit mort ne m’a jamais effleurée, assure-t-elle. Je sens qu’il est toujours vivant et qu’un jour je vais lui ouvrir la porte. J’espère ne pas avoir tort. »
À l’instar de plusieurs dizaines de familles qui campent depuis le 11 avril 2005 dans le jardin Gibran Khalil Gibran au centre-ville de Beyrouth, Naheel Chehwane déplore l’atermoiement observé au niveau du dossier des détenus en Syrie. Elle conclut : « Le gouvernement et les responsables libanais ne font rien pour le résoudre. Mon mari était partisan Kataëb, mais le parti n’a jamais cherché à avoir de ses nouvelles ou à s’enquérir de la situation dans laquelle vivait sa famille. Notre chef de l’État a promis dans son discours d’investiture de faire de ce dossier une priorité. À ce jour, il n’a entrepris aucune action en ce sens. Nos dirigeants continuent à se servir du dossier à des fins politiques. Qu’ils cessent leurs manipulations, nous avons assez de leurs duperies!»

