Rechercher
Rechercher

(In)cultures intensives

Au Liban, on se saute à la gorge pour tout et rien. On échange les pires insultes, les accusations les plus infâmes à propos du Tribunal spécial. On s’écharpe sur la Syrie, mais aussi sur l’Iran et Israël. On s’étrille sur le budget, l’électricité, la téléphonie mobile. On ne conçoit pas de la même manière le passé, même le plus récent, et l’on a encore moins une vision commune de l’avenir.

Que les bonnes manières se perdent dans notre pays, que le jargon politique soit tombé on ne peut plus bas, c’est déjà de l’histoire ancienne. Le tableau est encore plus désolant cependant quand c’est le bon sens qui vient à manquer à ce point, comme illustré ces derniers jours par le stupéfiant doublé auquel se livraient le chef du Courant patriotique libre et un de ses proches par alliance, par ailleurs ministre de la Culture. Le premier s’en était pris (entre maints autres) aux martyrs vivants, en d’autres termes aux personnalités politiques ou médiatiques qui ont réchappé par miracle à la vague d’attentats criminels des dernières années. Quant au second, il a nié l’existence de la révolution du Cèdre sans laquelle, pourtant, son propre patron serait toujours confiné dans son exil parisien.

Ces énormes, ces tonitruantes outrances ne pouvaient, bien sûr, que susciter à leur tour beaucoup de bruit, que s’attirer un flot de réponses indignées : la plus cinglante, la plus imparablement assénée ayant pris la forme d’un percutant éditorial du leader druze Walid Joumblatt publié lundi dans l’organe de son parti et reproduit dans notre édition d’hier. Beaucoup a été dit sur le caractère choquant, provocateur et finalement bien peu avisé des propos incriminés. Mais peut-être n’a-t-on pas assez insisté sur le manque effarant de culture politique qu’ils dénotaient.

On admettra volontiers certes que celle-ci est une qualité bien rare parmi les militaires de carrière : ce n’est pas là leur fort. Des soldats, que la nature même de leur métier condamne en effet à côtoyer souvent la mort, on attend néanmoins un particulier respect des martyrs : les leurs comme ceux des autres, qu’ils soient disparus ou miraculeusement vivants, qu’ils reposent à jamais dans leur tombe ou qu’ils traînent encore, jusqu’à ce jour, les douloureuses traces de leur épreuve. Même les armées ennemies se plient au rituel du salut aux morts, c’est du moins ce que leur commande certain code d’honneur. Et ce n’est pas un mari jaloux ou quelque créancier irascible qui a voulu assassiner les anciens ministres Marwan Hamadé et Élias Murr et la journaliste May Chidiac.

Du ministre de la Culture on ne connaît pas trop de prédispositions intellectuelles ou artistiques, ni de réalisations, passées ou présentes, susceptibles de combler l’esprit. Si la curiosité vous torture quand même et que vous cherchez à en savoir plus sur sa personne, Wikipedia vous laissera malheureusement sur votre faim, qui ne lui consacre en effet qu’une notice biographique d’une ligne et demie déclinant le département dont il a la charge et la partie politique qu’il représente. De Gaby Layoun nul, en vérité, n’était anxieux de savoir ce qui, à son avis, devrait ou non figurer dans les manuels d’histoire du Liban : question qui n’est certes pas de son seul ressort, question d’un intérêt strictement académique au demeurant, puisque les Libanais ne sont pas près de se mettre d’accord sur une version unifiée de leur parcours à travers les décennies sinon les siècles. Dans un pays aussi pluriel que le nôtre, on pouvait escompter toutefois, de la part du ministre, un effort – ou pour le moins un semblant d’effort – de conciliation, d’harmonisation. Ayant opté de la sorte pour l’aveuglement partisan, c’est Gaby Layoun lui-même qui entrera dans l’histoire. La petite.

Issa GORAIEB

igor@lorient-lejour.com.lb

Au Liban, on se saute à la gorge pour tout et rien. On échange les pires insultes, les accusations les plus infâmes à propos du Tribunal spécial. On s’écharpe sur la Syrie, mais aussi sur l’Iran et Israël. On s’étrille sur le budget, l’électricité, la téléphonie mobile. On ne conçoit pas de la même manière le passé, même le plus récent, et l’on a encore moins une vision commune de l’avenir.Que les bonnes manières se perdent dans notre pays, que le jargon politique soit tombé on ne peut plus bas, c’est déjà de l’histoire ancienne. Le tableau est encore plus désolant cependant quand c’est le bon sens qui vient à manquer à ce point, comme illustré ces derniers jours par le stupéfiant doublé auquel se livraient le chef du Courant patriotique libre et un de ses proches par alliance, par ailleurs...