Le président Gemayel a présenté hier une charte énonçant les principes démocratiques fondamentaux pour une transition saine dans la région. Photo Hassan Assal
Définir le pluralisme et les moyens de le préserver, c’est comprendre, au-delà des craintes primaires, que la démocratie réclamée par les mouvances régionales ne peut s’établir sans étreindre la diversité qui les sous-tend. L’idéal d’ouverture à l’autre acquiert ainsi dans le printemps arabe son expression la plus réaliste. C’est ce qui se dégage du colloque organisé hier par le parti Kataëb et l’Internationale des démocrates du centre (IDC). Initiant une réflexion nuancée sur « le pluralisme et les changements dans le monde arabe », ce colloque a encadré le lancement, par le leader des Kataëb, le président Amine Gemayel, de « la charte-cadre pour les révolutions arabes et les régimes à venir ».
Les principes
Ce document, rédigé par le président Gemayel à la suite de sa récente tournée régionale, s’inscrit dans le prolongement de la charte d’al-Azhar, première déclaration sur les droits de l’homme par une instance islamique, dont M. Gemayel valorise la portée et rappelle la symbolique. D’ailleurs, l’initiative de ce dernier est en soi révélatrice de la solidarité, profondément humaniste, entre identités plurielles unies par l’expression libérale. Le leader d’un parti chrétien estime à sa juste valeur, avec ses confrères arabes, l’évolution vers la démocratie. La charte énonce 17 principes qui concrétisent les préceptes de liberté, de dignité et d’égalité, en prenant en compte les traits propres au monde arabe. Cette approche se traduit par des nuances, exprimées par exemple dans le 5e principe de la charte : « Il est naturel que les préceptes religieux incorporent le concept de démocratie (...) et, en contrepartie, que le droit civil ne prenne pas une tournure athée qui est de nature à nuire à toute religion », ou encore, au niveau du 15e principe, s’agissant de la charte des droits de l’homme et des recommandations du traité de Vienne : « Ce sont là des articles et des recommandations qui dénoncent toute forme de discrimination (...). Cette conformité ne signifie toutefois pas que les sociétés orientales doivent calquer tous les concepts moraux sur ceux des sociétés occidentales : l’universalité de l’homme n’annule pas les particularismes communautaires. »
Joumblatt et Siniora
En outre, le 3e principe est celui de la résistance à l’oppression, ayant historiquement nourri le nationalisme arabe. Toutefois, « aucun groupe ne peut, sous prétexte de la résistance, se substituer à l’État ni s’arroger le droit de (...) déclarer la guerre (...). Aucune résistance n’est légitime si elle ne vise pas à édifier l’État et les institutions étatiques », affirme solennellement M. Gemayel, à l’ouverture du colloque. Dans ce cadre, les interventions successives, notamment celles liées au « défi démocratique dans la gestion du pluralisme », sont autant d’images de résistance, chacune propre à son environnement, chacune œuvrant à sa manière pour l’édification patiente de l’État de droit.
Parmi les allocutions faisant écho directement à la scène politique libanaise, celle du chef du Parti socialiste progressiste Walid Joumblatt, représenté par le député Nehmé Tohmé. Estimant que « le Liban est un modèle régional de démocratie et de pluralisme (...), qui a pu rester le pays des libertés, en dépit des dissensions politiques », M. Tohmé a rappelé, dans un élan qui rappelle les propos de Walid Joumblatt en 2005, que « la révolution du Cèdre a rendu au Liban sa liberté et signé le retour des prisonniers et des exilés ». Il a également déploré « l’assassinat d’amis au cours de cette même période, parmi lesquels Pierre Gemayel et Antoine Ghanem, liquidés pour leur foi en la liberté, le pluralisme et la démocratie ».
Pour sa part, le chef du bloc du Futur, le député Fouad Siniora, a décrit « ce potentiel dont ont pris conscience, pour la première fois, les Arabes, surtout les jeunes, et qui les a sortis de leur grande prison (...) de peur et de mutisme ». Affirmant clairement que « le temps du chef et du parti uniques est désormais révolu », M. Siniora a estimé « nécessaire de donner du temps aux peuples pour se libérer de la pression accumulée pendant des décennies de dictature. C’est alors que les partis islamistes sauront mieux exprimer, après maturation de leur exercice politique, leur volonté réelle, qui est une volonté d’intégration et d’adaptation ».
Maintenir « le débat public »
Ainsi, Naguib Sawiris, membre fondateur du parti (libéral et séculier) des Égyptiens libres, reconnaît que le bloc auquel il appartient est minoritaire au Parlement (8 % des sièges, le 1/10e des sièges islamistes). Le parlementaire copte souligne la nécessité pour toute partie d’avoir un plan de travail et espère que « la majorité parlementaire continuera de nous écouter, pas par courtoisie ou par souci de protection, mais seulement au nom de l’égalité ».
De son côté, l’ancien ministre de la Culture Tarek Mitri précise d’abord que « reconnaître que la pluralité transcende la démocratie ne suffit pas à garantir cette pluralité comme source de richesse, ni comme inhibitrice de possibles conflits ». Ce qu’il faudrait donc, à côté de cette reconnaissance, est « une prévention des conflits », a-t-il ajouté, en différenciant « la pluralité d’identités et de valeurs de celle fondée sur des critères ethniques et linguistiques. La première, non quantifiable, est plus difficile à gérer ». « Cette vie au sein des différences est l’un des défis les plus importants pour la démocratie », a-t-il ajouté. Rappelant que « celle-ci ne saurait se réduire aux seules élections », M. Mitri a évoqué des mécanismes favorables à une meilleure représentativité, comme « le quota, la sauvegarde des libertés civiles et l’autonomie judiciaire ». Ces éléments peuvent « apaiser la peur de la tyrannie du plus grand nombre » et entretenir l’équilibre entre « les citoyens égaux prenant part à un débat public, que j’appelle démocratie ».
L’Europe
Par ailleurs, l’Europe, bercail des Lumières, s’est manifestée dans le colloque tant par les intervenants que par la présence de nombreux ambassadeurs européens. « Pendant que l’Europe fermait les yeux, voilà qu’un jeune homme s’immole en Tunisie et déclenche des soulèvements, en dehors de toute mouvance politico-confessionnelle », a déclaré l’ancien Premier ministre belge et actuel président du Parti populaire européen Wilfried Martens qui a estimé que la Syrie est, dans ce printemps arabe, « aux prises avec un cercle vicieux de violence intolérable, où le président Bachar el-Assad reste sourd aux revendications légitimes de son peuple ». Qualifiant ce régime de « tyrannique », M. Martens a dénoncé « sa fuite en avant, face à laquelle la communauté internationale et le Conseil de sécurité ne peuvent pas rester silencieux ».
Invoquant l’expérience de l’Europe postcommuniste, le Premier ministre hongrois Viktor Orban a souligné qu’ « une démocratie qui ronge les valeurs culturelles du pays où elle s’implante est vouée inévitablement à l’échec ».
Désormais, les valeurs arabes intègrent une forme de néohumanisme, où la finalité de la personne humaine et le respect des droits des communautés et des groupes constituent un passage obligé pour l’aboutissement réel des révolutions.
Les principes
Ce document, rédigé par le président Gemayel à la suite de sa récente tournée...


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