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Naufrages

Rien n’est plus terrifiant – et désolant – qu’un naufrage. Qu’en serait-il alors quand c’est une barcasse surchargée, un véritable radeau de la Méduse ancré au sol de la capitale et abritant des vies de labeur, de privations et même de misère, qui, par un pluvieux dimanche, sombre corps et biens, coule à pic dans un grondement d’apocalypse ?

 

Comme pour tant de ces misères, grandes et moins grandes, qui émaillent notre quotidien, comme pour les débordements de la Nature, la criminalité, l’insécurité routière, ce n’est qu’après coup que l’on réagit aux malheurs, dûment annoncés pourtant le plus souvent. Et quel coup cette fois, que la trentaine de morts écrasés sous les décombres d’un archaïque immeuble de Fassouh, en plein cœur d’un Achrafieh prétendant rivaliser avec Manhattan à mesure qu’y monte le prix du centimètre carré de terrain et que s’y bousculent furieusement tours et gratte-ciels ! Oui, ce n’est qu’après coup que se remuent (pour un temps) les consciences, que les édiles s’activent ou font semblant, que des évacuations d’édifices douteux sont soudain décrétées, que se desserrent, dans un bel élan de compassion pour les familles sinistrées, les cordons d’une bourse étatique qui, d’ordinaire, ne sait se montrer généreuse qu’avec les prévaricateurs.


Un peu comme pour ces catastrophes que commande un fatal enchaînement d’erreurs humaines et de pannes mécaniques, c’est à une somme d’incroyables négligences que l’on doit l’hécatombe de Fassouh : négligences d’autant plus coupables que la faiblesse du matériau était connue et reconnue, que sa défaillance était, tôt ou tard, assurée. Or si généralisé est désormais, dans ce pays, le laisser-aller, le m’enfoutisme, si répandu est devenu le mépris de la vie humaine tant de fois déploré dans ces mêmes colonnes, qu’on serait bien en peine de délimiter les carences, de départager les lauréats de l’infamie qui se renvoient comme balle de ping-pong la responsabilité du désastre.


Dans l’affaire de Fassouh comme dans les tragédies à venir, qui faudra-t-il accabler au juste ? Le propriétaire peu consciencieux de l’antique bâtisse faisant de criminelles économies aux dépens de la salubrité et de la sécurité ? Le même propriétaire, que des lois injustes condamnent à ne percevoir à perpétuité que des loyers modiques, le dissuadant ainsi d’entreprendre de coûteux travaux de ravalement ? Les locataires alors, dont seuls les modestes moyens sauraient expliquer leur présence entre ces murs branlants ? Les énormes chantiers voisins qui non contents d’écraser de leur ombre ces frustes vestiges, étendent impunément parfois leurs tentacules jusqu’à leurs rachitiques fondations ? Le conseil municipal de Beyrouth qui se dit non concerné, qui ne daignerait être concerné que s’il était officiellement alerté et pressenti par les victimes potentielles ? Ou encore les ministères et offices incontestablement concernés car enfin, bordel, il doit bien en exister un? Ou enfin, last but not least, le législateur qui a bâclé des lois non seulement iniques mais périlleuses, puisqu’elles rendent difficilement applicables les impératifs de sécurité publique ?


Même âge, mêmes vétusté, fragilité et vulnérabilité : tout un chacun aura irrésistiblement fait le rapprochement entre ces habitations et une république tout aussi vermoulue par manque d’entretien, de soins, de remise à niveau. Pour reparler de naufrage, les télés internationales n’en finissent pas d’évoquer celui de cet énorme navire de croisière qu’a déserté comme un rat son lâche et incompétent capitaine. Mais sur la nôtre de galère y a-t-il seulement un capitaine ?

 

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Rien n’est plus terrifiant – et désolant – qu’un naufrage. Qu’en serait-il alors quand c’est une barcasse surchargée, un véritable radeau de la Méduse ancré au sol de la capitale et abritant des vies de labeur, de privations et même de misère, qui, par un pluvieux dimanche, sombre corps et biens, coule à pic dans un grondement d’apocalypse ?
 
Comme pour tant de ces misères, grandes et moins grandes, qui émaillent notre quotidien, comme pour les débordements de la Nature, la criminalité, l’insécurité routière, ce n’est qu’après coup que l’on réagit aux malheurs, dûment annoncés pourtant le plus souvent. Et quel coup cette fois, que la trentaine de morts écrasés sous les décombres d’un archaïque immeuble de Fassouh, en plein cœur d’un Achrafieh prétendant rivaliser avec Manhattan à...