1975 avait en effet signé le début du changement dans ce panorama régional, la guerre du Liban avec tous ses acteurs allait engranger une longue confrontation fratricide nationale et régionale dont les conséquences ne sont pas encore définitivement celées, des ondes de choc continuent à secouer notre société, diviser nos leaders politiques, perturber nos citoyens et nous inquiéter quant à la pérennité de notre identité nationale et de notre formule de coexistence.
Un accident de parcours a toutefois failli remettre en question la réalisation de ce processus entrepris alors, l’apparition du phénomène Béchir Gemayel. Il y a bientôt trente ans en effet, le rêve de toute une génération porté par le président Béchir Gemayel était assassiné, car il avait pensé, une fois élu président, rebâtir un Liban islamo-chrétien refédéré. Cette vision des choses fut considérée dangereuse et inadaptée aux intérêts supérieurs des commanditaires de la guerre du Liban, elle n’était pas conforme à ses objectifs géopolitiques régionaux. Il fut donc liquidé par l’exécutant du cahier des charges dudit commanditaire, qui continuera le projet de dilution de l’État de droit et de ses institutions. Dans la même foulée, il parrainera ensuite la création du parti de Dieu, bras armé de la wilayet al-Faqih, et signera avec l’Iran une alliance stratégique. Il vaincra et chassera la résistance armée palestinienne du Liban, se retournera contre la résistance libanaise et lui imposera l’accord de Taëf, il obtiendra de ses commanditaires à titre de compensation la tutelle d’un Liban qu’il a profondément vulnérabilisé et divisé. Pendant plus de douze ans, il liquidera les milices et les partis chrétiens, asservira la quasi-majorité des acteurs politiques de l’époque, neutralisera le reste, videra le pays de toutes ses ressources financières et occasionnera une émigration massive de la jeunesse et des principaux corps de métier, au même moment qu’il imposera l’arrivée de plus d’un million « d’agents de renseignements » habillés en travailleurs de son pays sur le marché libanais. Il contrôlera de très près l’institution militaire et veillera à ce que ses moyens en armes et en matériel restent limités. Il occultera, malgré le document de Taëf, l’expansion sécuritaire, politique, économique et sociale sur tout le territoire national d’une milice chiite libanaise, financée et suréquipée par la République Islamique d’Iran, et couvrira tous ses écarts, semant ainsi le grain d’un potentiel changement national, si les circonstances régionales prévues dans son cahier des charges venaient à en favoriser sa réalisation.
Mais la géostratégie peut être inattendue et réserver des surprises. Quand bien même lorsque ses maîtres et stratèges dominent parfaitement leurs objectifs, il peut y avoir des aléas qui apparaissent en chemin, et qui perturbent le processus mis en place et bloquent éventuellement sa réalisation. Le coût de ses dysfonctionnements est certainement élevé pour ceux qui l’ont initié, mais bien plus pour les acteurs du devant de la scène, qui n’ont pas pu assumer tous leurs devoirs et concrétiser les actions qui leur étaient imparties, surtout que les marges de sécurité de ces derniers, qui sont en effet très réduites, pourraient faciliter l’érosion de leurs pouvoirs et anéantir leur puissance atteignant de plein fouet leurs propres régimes ... ! C’est ainsi que le monde assiste interloqué depuis quelques mois à l’éveil du printemps arabe dans plusieurs pays de cette région et à l’effet domino qu’il a enclenché. Les révoltes populaires s’y sont faufilées et emportent tout sur leur passage. C’est une revanche citoyenne et démocratique face à des régimes totalitaires, assassins, et profondément gloutons et malhonnêtes. Ces mouvements rares et inattendus ressemblent par leurs effets aux tsunamis, il faut savoir les anticiper et bien les gérer pour qu’ils ne métastasent pas et deviennent mortels même après leur passage. D’ici à conclure que la fin du parcours du commandité au Liban a sonné et avec lui celle de tous ses alliés, bien s’en faut... Serions-nous, malgré les profondes divergences politiques internes qui secouent notre quotidien et les bouleversements profonds qui s’étalent un peu partout chez nos voisins et frères arabes, sur le point de retrouver plus de sérénité au niveau national du fait que nous serions pour la première fois, depuis longtemps, lâchés à nous-mêmes et sans ingérences étrangères ?
L’avenir proche nous le dira, mais un fait est certain, ceux qui orientent et déterminent l’évolution des évènements dans cette partie du monde doivent être en train de mettre en place un nouvel ordre régional. N’est-ce point le moment, pour le Liban qui tourne à roue libre depuis si longtemps sans attaches solides, de chercher à rejeter tout projet de démembrement national, quand bien même ce processus a déjà été mis en place en Irak et serait peut-être en marche dans d’autres pays de la région ? Ne serait-il pas par contre plus souhaitable de renforcer sa formule de coexistence en la confortant par un statut de neutralité qui rassérénera et sécurisera toutes ses composantes socioculturelles et confessionnelles sans exception, et éloignera d’elles les dangers d’un effondrement précédemment programmé et dont la conséquence inéluctable aurait pu être la dilution de son modèle national et la dispersion de son peuple hors de sa géographie et de son histoire ... ?


Israël Katz assure que l’armée israélienne « conservera sa liberté d’action militaire » au Liban malgré la nouvelle trêve