Ce qui devait arriver arriva. Une lettre du prof d’arabe lui parvient, se plaignant du manque d’intérêt de sa progéniture sur un sujet si sensible et aussi sur les « kawa3ed », autre inconnu. Il doit décrypter la lettre, dramatique et écrite en arabe, qui exige une rencontre avec les parents pour éviter que le gosse ne soit refusé à Harvard ou au MIT en raison de son manque de concentration sur ces sujets vitaux et essentiels dont dépend l’avenir de la planète. Il fait semblant de se fâcher, gronde et sermonne son fils, lui assénant qu’à son âge, lui était premier de classe (comme tous les parents d’ailleurs).
Il va au rendez-vous fixé et attend son tour, entouré d’autres parents convoqués et qui ne cachent pas leur nervosité. Il se retrouve enfin face au prof en question. Les mauvais souvenirs reviennent. En cinquante ans, rien n’a changé. Le prof d’arabe ne parle qu’arabe, a la même démarche, le même sourire, le même regard derrière les mêmes lunettes qui laissent des traces. Après lui avoir servi la sempiternelle litanie que son gosse n’est pas bête et que « s’il veut, il peut », le prof lui fait part de sa grande inquiétude devant un élève si dissipé qui, en plus de son ignorance du kharif et des kawa3ed, ne s’intéresse même pas à la « jahiliyé » (qui porte si bien son nom) lorsque cet excellent Omr el-Kayss, pour le plus grand malheur de toutes les générations, a fait l’erreur monumentale de s’arrêter dans le désert, s’est mis à chialer avec son chameau et a cru bon de mettre tout cela en un charabia incompréhensible pour les non-initiés. Il a beau essayer d’expliquer qu’il faudrait rendre le cours plus intéressant, changer les livres où les rares images ne se distinguent que par les disproportions des personnages avec les objets qui les entourent, ce blasphème ne fait qu’offusquer le prof, qui brandit la menace d’un échec scolaire. Il sort déprimé, plaint tous ces élèves qui doivent subir, cinquante ans plus tard, la même torture avec un programme aussi dinosauresque et antédiluvien qui n’évoluera jamais. Il ne lui reste plus qu’un seul choix, la dispense d’arabe pour éviter que dans un élan, bien que hautement improbable d’enthousiasme, son gamin ne décide un jour de devenir prof d’arabe lui aussi.
Jo HADDAD


Ô comme si bien dit! C'est dommage car c'est une langue riche mais malheureusement devenue si barbantes que d'aucuns, moi compris, la considère comme morte depuis des lustres!
06 h 50, le 19 décembre 2011