C’est décidément sur une autre planète que vivent souvent les dictateurs en crise. À peine oubliés les rodomontades de Saddam Hussein puis les fantasmes d’un Kadhafi aux abois et s’obstinant à se dire l’idole de millions de Libyens, c’est en Syrie que ce phénomène bien connu des psychologues vient de trouver une saisissante, une hallucinante illustration.
Aucun gouvernement au monde ne tue son propre peuple, à moins d’être dirigé par un fou, ne craignait pas d’affirmer, l’autre soir sur une chaîne de télévision américaine, le président Bachar el-Assad. Il est soit coupé de la réalité, soit effectivement fou comme il l’a dit, a aussitôt commenté le département d’État US. Plus charitable en apparence – plus implacable néanmoins car ne laissant à l’intéressé aucune échappatoire possible – aura été cette fausse perche tendue au leader syrien par la Turquie : s’il est sincère, qu’il sévisse donc contre les meurtriers...
Gardons-nous toutefois de trop moquer les illuminés. Dans cette partie du monde, dérives de la religion, passions idéologiques et frustes ambitions politiques se mêlent inextricablement, ne laissant guère de place à la raison pure, à la logique. De ce mal, nous souffrons de manière bien plus grave, car endémique, que maints autres peuples de la région. Un coupable laxisme nous pousse à tolérer l’intolérable, à nous résigner à une distribution de courant électrique toujours invalide plus de deux décennies après la fin de la guerre, à une téléphonie mobile en constante régression malgré les avancées technologiques, à observer, sans leur éclater de rire à la figure, les pourris en train de prêcher sans ciller la lutte contre la corruption.
Il y a encore plus triste, cependant. C’est parmi nous, Libanais – et nulle part ailleurs –, que l’on trouve en aussi grand nombre, et animés d’un zèle aussi intempestif, des disciples de courants totalement étrangers à la texture nationale : des plus royalistes que le roi du moment. Des plus illuminés aussi. Ceux-là, on les avait vus invoquer les valeurs démocratiques pour saluer les diverses déclinaisons du printemps arabe à l’exception, bien entendu, de la révolution syrienne assimilée, elle, à un vil complot israélo-américain. On les a vus, de même, vouer aux gémonies une justice internationale qui n’avait d’autre vocation pourtant que d’offrir la sécurité à l’ensemble de l’establishment politique libanais, de mettre un terme à la scandaleuse impunité dont jouissent les exécutants et commanditaires d’attentats criminels.
Pour étouffer dans l’œuf le Tribunal spécial institué par l’ONU, on les a vus paralyser des mois durant la capitale ; occuper son aéroport international ; opérer des raids sur la ville ; torpiller plus d’un gouvernement ; provoquer des guerres dévastatrices ; réinvestir clandestinement la région frontalière sud où se succèdent, comme par hasard, les attentats criminels contre la force intérimaire de l’ONU : tout cela pour se prêter au financement libanais du Tribunal spécial, la Syrie ne redoutant rien davantage, désormais, que l’éclatement du dernier gouvernement de faire-valoir qu’elle compte encore dans le monde arabe.
Les voilà enfin qui multiplient les signes d’allégeance, notamment l’envoi de délégations de soutien à Damas, à un régime assassin que le monde entier, ou presque, tient pour irrévocablement condamné. Il en est de Beyrouth comme de Damas : à force de faire commerce d’imposture, c’est inexorablement soi-même qu’on finit par débrancher du monde réel.
Issa GORAIEB
À La Une - L’Éditorial De Issa Goraieb
Folies pas douces
OLJ / le 11 décembre 2011 à 02h10


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef